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Entre chien et loup… L’expression est très ancienne. Elle remonte à l’Antiquité. Un texte hébraïque du IIe siècle avant JC en donnait déjà la définition suivante : « quand l’homme ne peut distinguer le chien du loup ». Les Romains l’avaient résumée par : « inter canem et lupum ». La langue française l’attesta au XIIIe siècle, avec le même sens, désignant ce moment de la journée où il fait trop sombre pour permettre à l’homme de différencier les deux canidés. De nombreux synonymes vinrent la compléter en estompant la symbolique animale au profit de l’élément temporel : à la tombée du jour ; à la tombée de la nuit ; à l’heure bleue ; au crépuscule ; à l’heure crépusculaire ; à l’avant-nuit, à l’heure où les objets se confondent ; à la brune (ou sur la brune) ; au crépuscule le plus sombre… Pourtant, c’est bel et bien la référence animale qui en décuplait la puissance évocatrice : le loup, symbole de la nuit, représentant une menace et une peur ancestrales, tandis que le chien, davantage actif en journée, personnifie un allié, un guide, un soutien, une sécurité. Les bergers ne le savent que trop, eux qui, à cette heure fatidique, placent leurs chiens en sentinelles ou les lâchent alentour, afin de prévenir les attaques des loups sortant du bois et rôdant dans la pénombre.

Dès l’école primaire, cette expression “entre chien et loup” ne marqua profondément. Je ne comprenais pas très bien les adultes, qui, à mon avis, en promulguaient une acceptation erronée. Opposer chiens et loups me paraissait totalement absurde. Ayant grandi dans un petit village lorrain d’à peine trois cents habitants, j’avais côtoyé des grands chiens dès mon plus jeune âge. Marchand de vins et spiritueux en gros, mon grand-père en avait élevés des spécimens remarquables, qui patrouillaient la nuit dans les vastes caves… et qui m’accompagnaient le jour dans mes jeux ou mes escapades campagnardes. Chiens de garde, chiens de chasse, bergers ou dogues, je les ai tous aimés et ils me l’ont rendu au centuple. Dans mes imaginations et mises en scène enfantines, ils m’accompagnaient sans la moindre hésitation. Un berger allemand pouvait se travestir en loup gris, un bull mastiff en chihuahua, un briard en grizzly, un setter irlandais en renard… Rien ne les gênait, rien ne les vexait. Les aberrations et les contre-emplois les plus fantaisistes ne les rebutaient jamais. Nous étions complices. Nous nous comprenions. Nous nous faisions confiance dans l’instant et pour la vie. Je n’ai que très rarement éprouvé ce sentiment avec les humains. Lorsque ces derniers parlaient du loup, dans des contes qui se voulaient effrayants ou des métaphores que je trouvaient débiles, je me disais que, décidément, ils n’avaient pas compris grand chose à la vie. J’étais convaincu, du haut de mes dix ans, que les loups valaient bien mieux qu’eux et que je n’aurais pas tardé à en faire mes amis si l’occasion s’était présentée. Les chiens de ma vie et les loups de mes rêves font évidemment partie de la même famille.

Plus tard, la biologie et la sociologie m’ont donné raison. J’ai eu la confirmation que chiens et loups font effectivement partie de la même famille et du même genre, que chez eux le lien social est essentiel et que, de tous temps, ils ont été source d’inspiration dans tous les domaines culturels. Leurs capacités sensorielles sont infiniment supérieures à celles de l’homme, qui, probablement par jalousie, refuse d’admettre leur intelligence en la reléguant au rang d’instinct. À bien observer l’évolution du monde moderne, les plus bas instincts semblent pourtant être l’apanage de l’espèce humaine. Depuis des siècles, elle crie au loup en suivant des gardiens de troupeaux qui la mène à l’abattoir sans le moindre scrupule. Tout ça, selon elle, pour ne pas avoir une vie de chien ! En fin de compte, mon contresens d’enfant n’en était pas un. Entre chien et loup, je me suis toujours senti bien. La fin du jour et le début de la nuit ne m’ont jamais paru s’opposer. Ils se ressemblent et s’assemblent, comme les chiens de mon enfance et les loups de mes espérances. Ce moment d’assoupissement naturel est une stimulation spirituelle. Tout se confond et se révèle à la fois. On accepte les différences faute de pouvoir les discerner. On envisage toutes les éventualités sans pouvoir les vérifier. Ce merveilleux doute est une délicieuse ambiguïté. Entre chien et loup, imaginaire et intuition marchent de concert. Je leur emboîte le pas, comme dans un film, entre un saint-bernard débonnaire prénommé Beethoven et un Croc-Blanc un peu dingo, sifflotant le « Così fan tutte”, de ce cher Wolfgang.

22 SEPTEMBRE 2021 – 21H21

L’automne, cet intervalle magnifique qui n’est plus vraiment l’été et pas encore l’hiver. L’automne, cet entre-deux qui demeure la plus romantique des quatre saisons, tout en nuances et nostalgies. L’automne, berceau du spleen et de la poésie, aux teintes douces et presque irréelles ; jaunes orangés, ocres mordorés, auburns oubliés, acajous estompés, châtains basanés, bronzes cuivrés… et tant d’autres que l’on ne peut ignorer sans jamais pouvoir les nommer. Et ses rayons voilés, abandonnés par un soleil oblique, qui se meurent doucement en s’allongeant sur un tapis de feuilles plaintives… (suite…)

71  BALAIS

De Ghostbusters (SOS Fantômes, 1984) à Lost in Translation (2003), ou Moonrise Kingdom (2012), en passant par Un Jour sans Fin (1993), on ne voit pas le temps passer avec Bill Murray. Né le 21 septembre 1950 à Evanston (Illinois), dans la banlieue nord de Chicago, ce nouveau septuagénaire continue de tourner tout en empruntant d’imprévisibles chemins de traverse existentiels et professionnels. Acteur ironique au possible, ne reculant devant aucune singularité, il n’a pas d’agent, ne fréquente guère Hollywood, est passionné de golf et sélectionne ses rôles en consultant, de façon assez irrégulière, la boîte vocale d’une ligne téléphonique réservée à cet usage. Il est aussi capable de disparaître totalement des écrans radar, même après un énorme succès comme SOS Fantômes. Il s’était alors réfugié à Paris, loin du tumulte people, afin d’étudier la philosophie et l’histoire à la Sorbonne ! Et il n’était pas rare de le croiser du côté de Bercy, dans le douzième arrondissement, où il fréquentait régulièrement la Cinémathèque française…

COURS  PARTICULIERS

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Dure loi de la rentrée des classes qui nous impose la reprise consciencieuse de tous travaux intellectuels, à quelque âge que ce soit… Je me suis souvent demandé comment les grands artistes, plus fantaisistes qu’académiques, avaient vu ou voyaient ensuite les choses, au risque d’influencer, voire transformer, notre propre perception. Et métamorphoser nos brusques angoisses enfantines en délicieux fantasmes d’adultes.
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HUGH  !

« Avez-vous remarqué comme on est bête quand on est beaucoup ? ». Cette citation de George Sand m’a toujours fascinée par son insondable vérité. Les rassemblements périodiques qui voient fleurir des crétineries aussi bêtes que méchantes dans les stades de football en sont une imparable illustration. Banderoles débiles, insultes homophobes, éructations racistes, chants sectaires, vociférations primaires, jets de canettes et d’objets de toutes sortes… plus ça va, pire c’est. On trouve même des journalistes dits sportifs prétendre que cela fait partie de je ne sais quel folklore primitif ou tradition stupide. Au comptoir d’en face, devenu aujourd’hui plateau de télévision, des instances et des politiques en mal de notoriété jettent de l’huile sur le feu en proposant des remèdes aussi pernicieux que le mal. Diffusé à la belle époque de l’émission quotidienne Le Set, sur Pink TV, il y a déjà quinze ans (sous le regard bienveillant d’Héléna Noguerra), ce billet d’humeur colle étonnamment à l’actualité toujours aussi désolante du football et de ses supporters… Et à l’implacable mécanique du nombre.

AOÛT  EST-ELLE  PASSÉE  ?

« C’est au mois d’août qu’on met les bouts, qu’on fait les fous, les gros matous, les sapajous… » affirme haut et fort la chanson de Pierre Perret. Le lundi 21 août 1911, la Joconde fit sien ce refrain en quittant subrepticement le Louvre. Elle disparut ni vue ni connue, en dépit de sa notoriété planétaire. Elle prit des vacances, de très longues vacances, puisqu’elle ne fut retrouvée que deux ans plus tard, à Florence, en Italie ! Elle daigna finalement réintégrer le musée du Louvre, mais ne fut à nouveau accessible au public qu’à partir du 4 janvier 1914… (suite…)

Amour, Amitiés…

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Les images du montage photo sont légèrement racoleuses, je vous l’accorde, mais les chaînes de télévision françaises l’ont été si peu en annonçant sa mort, un certain dimanche 17 août 2014, que cela rétablit un semblant d’équilibre. Pierre Vassiliu avait coupé le contact discrètement après un parcours inclassable. Le grand public retient évidemment son tube de 1973 “Qui c’est celui-là ?”, étonnante adaptation de “Partido Alto” de Chico Buarque, et peut-être aussi l’année d’après “J’ai trouvé un journal dans le hall de l’aéroport”. (suite…)

ÂMES  SŒURS

 

Maître dans l’art du mimétisme, le caméléon est une des manifestations les plus déroutantes et fascinantes dans ce que l’on pourrait qualifier de « travestissement de survie ». Capable de changer de couleurs plusieurs fois par minute, ce reptile a la faculté d’imiter le lieu ou l’objet auquel il est rattaché afin de passer inaperçu aux yeux de ses prédateurs et de ses proies. (suite…)