NE  RÊVE  PAS  QUE  CE  SOIT  FINI


Avec cet été qui ne veut pas vraiment se découvrir, et l’incertitude de ce que le monde est en train de devenir, on ne sait plus si la liberté est dedans ou dehors. On traîne dans la maison. On ouvre un livre sans être sûr de vouloir le lire. On referme le chapitre du présent et on revoit le passé. On retourne dans la cuisine, sans avoir faim de rien. La guitare est posée dans un coin, près du jus de raisin. On reprendra des cours demain. En attendant, peut-être se repasser un film, mais lequel ? Ou alors écrire, sur ce papier à portée de main, mais les idées sont un peu loin. Et puis les batailles exigent de l’entrain. Comme l’amour, elles sont plus douces après l’assaut, entre suzerains et vassaux. Doit-on se méfier quand c’est trop beau ? On change de refrain mais c’est le même solo. On ouvre la fenêtre et un album photo. Il fait un peu chaud mais toujours pas assez beau. La tête, comme une maison vide et bondée, hésite, ne sait quelle chambre choisir. Le cœur est ailleurs. La nostalgie s’allonge sur le lit. La paresse est une petite détresse. Trop de portes à ouvrir pour enfermer le bonheur. Elles grincent toutes avec les heures. La cigarette étouffe l’ennui à petit feu. De cela ou d’autre chose, il faut bien se consumer. Des éclats de sourire volent jusqu’aux rideaux, avec de la poussière en guise de chapeau. L’après-midi va s’en aller. Crowded House squatte l’écran et sa vidéo tourne en boucle. On va bientôt pouvoir sortir, faire comme si de rien n’avait été. On est tout de même en été. Le possible est infini. Il ne faut jamais rêver que c’est fini.

L’ÂME  DES  LIEUX

De gauche à droite : Brigitte, Giovanna et Henri IV.

C’était un 14 mai et nous quittions, mon amie Giovanna et moi, notre fief du Banana Café, bar mythique et exotique des nuits parisiennes, qui anime la rue de la Ferronnerie et le quartier des Halles depuis près de quarante ans. Ce soir-là, il ne faisait pas froid mais le temps était à la pluie, avec quelques gouttes de nostalgie. Je le fis remarquer à mon amie qui me demanda pourquoi je pensais cela. D’une Française à une Brésilienne, la traduction des impressions est parfois plus aisée par les silences que par les mots. Je lui devais tout de même une explication. « Esta nostalgia é difícil de explicar ». Généralement, la nostalgie se définit comme un sentiment de regret d’un temps ou d’un lieu autrefois agréables mais devenus lointains. Éloignement spatial ou temporel, peu importe, ce regret n’est pas un remords. C’est un mal du pays ou un bien du passé, comme un soupir intérieur, qui devient présent mais nous échappe en même temps. Saudade, spleen, blues, mélancolie ; un peu de tout cela avec un soupçon d’autre chose. (suite…)

TOUJOURS  D’ACTUALITÉ


« Avez-vous remarqué comme on est bête quand on est beaucoup ? ». Cette citation de George Sand m’a toujours fascinée par son insondable vérité. On pourrait la conjuguer avec une autre formule, tout aussi inexorable, de Françoise Sagan : « Nous sommes peu à penser trop et trop à penser peu ». Que penser dès lors des rassemblements périodiques qui voient fleurir des crétineries aussi bêtes que méchantes dans les stades de football ? Banderoles débiles, insultes homophobes, éructations racistes, chants sectaires et vociférations primaires… plus ça va, pire c’est. On trouve même des journalistes dits sportifs capables de s’étonner que l’on s’en alarme, sous prétexte que cela fait partie de je ne sais quel folklore primitif ou tradition stupide. Au comptoir d’en face, qui se mue régulièrement en plateau de télévision ou en campagne de communication, des instances et des politiques en mal de notoriété jettent de l’huile sur le feu en proposant des remèdes aussi pernicieux que le mal. Diffusé à la belle époque de l’émission quotidienne Le Set, sur Pink TV, il y a déjà quinze ans (sous l’œil affuté d’Éric-Emmanuel Schmitt), ce billet d’humeur colle étonnamment à l’actualité toujours aussi désolante du football et de ses supporters…
Et à l’implacable mécanique du nombre.

JUST  IMAGINE


Je commence à en avoir un peu marre de ce monde où l’on baratine, on incrimine, on assassine, on confine, on embobine, on rapine, on emmagasine, on s’en lave les mimines. De ce monde, notre monde, où l’excès devient la règle, dans la frime comme dans le crime, des plus hauts dirigeants aux crétins les plus affligeants, entre le fric et la trique, le machiavélique et le fanatique. On ne pourrait pas imaginer autre chose ? Juste une fois, même si l’on sait que ça ne durera pas éternellement, se dire qu’on peut tenter de vivre autrement ? S’écouter tout simplement, pour s’entendre durablement. Sur un même but, une même ligne, quelles que soient nos différences et nos origines. Croire en quelque chose qui rime avec Imagine.

 

IMAGINE
(John Lennon)

Imagine there’s no heaven,
Imagine qu’il n’y a aucun paradis,
It’s easy if you try,
C’est facile si tu essaies,
No hell below us,
Aucun enfer en-dessous de nous,
Above us only sky,
Au dessus de nous, seulement le ciel,
Imagine all the people,
Imagine tous les gens,
Living for today…
Vivant dans le présent…

Imagine there’s no countries,
Imagine qu’il n’y ait pas de pays,
It isn’t hard to do,
Ce n’est pas dur à faire,
Nothing to kill or die for,
Rien à tuer ou pour lequel mourir,
No religion too,
Pas de religion non plus,
Imagine all the people,
Imagine tous les gens,
Living life in peace…
Vivant leur vie en paix…

You may say I’m a dreamer,
Tu peux dire que je suis un rêveur,
But I’m not the only one,
Mais je ne suis pas le seul,
I hope some day you’ll join us,
J’espère qu’un jour tu nous rejoindras,
And the world will live as one.
Et que le monde vivra uni.

Imagine no possessions,
Imagine aucune possession,
I wonder if you can,
Je me demande si tu le peux,
No need for greed or hunger,
Aucun besoin d’avidité ou de faim,
A brotherhood of man,
Une fraternité humaine,
Imagine all the people,
Imagine tous les gens,
Sharing all the world…
Se partageant le monde…

You may say I’m a dreamer,
Tu peux dire que je suis un rêveur,
But I’m not the only one,
Mais je ne suis pas le seul,
I hope some day you’ll join us,
J’espère qu’un jour tu nous rejoindras,
And the world will live as one.
Et que le monde vivra uni.

REGARD   SUBJECTIF

© Photographie Pascal Ito

Le soir devant le miroir, tout paraît plus simple ou plus compliqué. Selon que les traits sont tirés par les griffes d’une affreuse fatigue ou la paume d’une main lifting, la photographie du moment joue les révélateurs amis ou les délateurs ennemis. C’est l’éternelle bagarre entre le masculin et le féminin. Chaque jour est le match de notre vie. Chaque nuit prend les paris entre elle et lui. Et chaque lendemain annonce le round de la survie. Notre corps est notre sparring partner. Notre visage est notre ring. Il faut toujours monter sa garde. Lutter contre les cordes qui se tendent autour de nous. Garder la tête froide et travailler son jeu de jambes. Tenir la distance et sans cesse retourner au combat. Et dans cet affrontement de tous les instants, garder à l’esprit une chose essentielle : esthétique ou psychologique, l’arbitrage n’est jamais objectif…

 

PEINE  CAPITALE

 

C’est un homme sans tête.
On le croise en semaine
Veste et gilet de laine,
De Nation à Vincennes.

C’est un homme sans tête
Et il court dans la mienne.
J’ignore où est la sienne.
L’a-t-il jeté dans la Seine ?

C’est un homme sans tête.
Mais qui a de la peine.
Il la cache sans haine
Sous le Cours de Vincennes.

C’est un homme sans tête,
Un comte d’Andersen.
Et le public sans gêne
Se moque de la scène.

C’est un homme sans tête.
Mes idées il larsène,
Son exil il promène
À Paris – Sainte Hélène.


VOILE  NOIR

@ voile noir def

Au dessus de lui, un ciel bleu comme ses rêves de petit garçon au matin de juillet. En dessous, une eau bleue comme la profonde mélancolie d’outre-mer, où subsiste un lointain parent. Entre les deux, celui de ses yeux, clair comme deux « o » qui se refléteraient dans l’air. L’air du temps ou l’air du vent. L’air de rien, celui d’avant. Un peu plus loin, quelques concurrents régataient bord à bord. Trimarans et catamarans allaient gaillardement de l’avant. (suite…)

LE VERGER DU COUSIN MAURICE

Lorsque j’étais petit, je me sentais déjà grand. Dans un minuscule village de trois cents habitants, il n’y a pas beaucoup de vraiment grands. Ceux qui, très tôt, ont conscience d’être différents, le deviennent encore plus rapidement. Petit bonhomme de 7 ou 8 ans, j’allais souvent battre la campagne. C’était une sorte de défoulement pédagogique, de comportement autodidacte qui me permettait de vérifier in situ ce que le maître d’école nous racontait sur l’essaimage du pissenlit ou l’activité de la taupe, la pousse du radis ou le retour des hirondelles, la germination du blé ou la reproduction du taureau… Je partais donc seul, à la découverte champêtre de mes interrogations du moment. Mon cheminement, physique et psychologique, se faisait à chaque fois selon les mêmes étapes. Je m’en allais gaiement derrière la maison de mes grands parents. Traverser le jardin en longeant les poiriers et pommiers taillés en espalier était l’affaire d’un instant. Après les groseilliers et les framboisiers, le passage devant la volière des faisans et perdrix, puis le poulailler, provoquait une brève révolution du peuple gallinacé. Agitation inutile : la plainte du portillon érigé entre le pigeonnier et le muret de clôture du potager trahissait déjà mon entrée dans le verger du cousin Maurice.

JBC

Le cousin Maurice était un de ces vieux personnages foncièrement bons, dont on se demande, peu après leur mort, s’ils n’étaient pas davantage que des humains. (suite…)

UNE  ÉTRANGE  AFFAIRE

Son décès a été rendu public lundi 18 mai 2020, mais l’immense acteur s’en était allé une semaine plus tôt, le mardi 12 mai, à l’âge de 94 ans, des suites d’un accident vasculaire cérébral. Impossible de rendre compte en quelques pages d’une carrière cinématographique de plus de 200 films et d’un parcours théâtral de 50 pièces. Impossible de définir en quelques lignes un jeu alliant une force tranquille construite sur des failles vertigineuses avec un détachement ironique tantôt rassurant, tantôt effrayant. Impossible d’attraper en quelques mots une personnalité si diserte à la scène et si discrète au sujet de sa vie privée. Alors, que faire ? (suite…)