RETOUR DE GAY PRIDE

LA 12ème DU GENRE !


Samedi 25 juin 2022, en début d’après-midi, une grosse averse s’abattait sur Paris. Elisa et moi étions blotties à l’arrière d’un taxi qui nous emmenait avenue Daumesnil, en face du commissariat central du 12ème arrondissement, là où nous devions retrouver plusieurs copines brésiliennes, au sein du cortège de la Gay Pride parisienne. Notre chauffeur s’appelait Sébastien, arborait une barbe fournie et une voix rauque. A posteriori, je lui trouvai un air de famille avec un autre Sébastien, dont le nom fait encore trembler l’univers du rugby. Notre Chabal à nous avait également la désinvolture et l’humeur d’un Jean Yanne ou d’un Olivier de Kersauson…

Au fur et à mesure que nous nous approchions de notre destination, que la pluie redoublait d’intensité et que le trafic se faisait plus dense, je risquai un commentaire rassurant : « Ne vous inquiétez pas ; notre point de chute est en marge de la Gay Pride. Vous allez pouvoir repartir facilement et éviter les encombrements dus au défilé ». Un coup d’œil dans le rétro, suivi d’un froncement de sourcils, me fit redouter le pire. Il n’était pas au courant et je venais de lui livrer une information que tout chauffeur exècre. Il regarda sa montre et la sentence tomba, aussi sèche qu’un plaquage cathédrale : « Bon. Et ben moi, j’ai fini ma journée. Je vous dépose et je rentre chez moi. En plus, lorsqu’il pleut, les gens font n’importe quoi. La moitié conduit avec le menton sur le volant et le nez collé au pare-brise. L’autre moitié se bat avec la buée sur les vitres et ne sait pas comment freiner sur chaussée mouillée. Avec un tiers de la capitale bloqué par la Gay Pride, c’est bon ; je ferme la boutique pour aujourd’hui ! ». Maladroitement, je tentai de minimiser le problème : « Ce n’est peut-être pas une aussi mauvaise journée que ça. Si vous évitez les abords du cortège… » Interruption immédiate : « Non, non, non. C’est mort. Vous êtes ma dernière course. Je fais demi-tour et je me tire ! ». Ma copine Elisa lui donna entièrement raison : « C’est lui le chef dans sa voiture. C’est lui l’homme qui décide. Il ne va tout de même pas se laisser influencer par deux pétasses qui jacassent sur la banquette arrière et qui ne doivent même pas savoir conduire ! ». Délicieuse analyse du rapport masculin/féminin. Il nous restait quelques centaines de mètres à faire lorsque Giovanna appela pour nous indiquer à quel niveau de la parade elle se trouvait. Le brouhaha ambiant l’obligeait à crier dans son téléphone afin de préciser le point de rendez-vous. N’entendant pas clairement nos réponses, elle hurlait de plus belle. « Mais qu’est-ce qu’elle a à brailler comme ça ? Ta gueule, salope ! » décocha Élisa vers mon iphone. Le visage du chauffeur s’éclaira d’un immense sourire. Lorsque nous quittâmes son véhicule, déployant nos longues jambes quadrillées de noire résille, il nous souhaita une bonne après-midi et ajouta : « Les femmes devraient vraiment prendre exemple sur vous ! ». Un joli compliment, et une délicieux prolongement du rapport masculin/féminin.

De gauche à droite : Giovanna, Enola, Elisa, Brigitte, Aline.

Nous ne tardâmes pas à faire la jonction avec nos copines. Après avoir rafraîchi l’atmosphère juste ce qu’il fallait, la pluie avait eu la bonne idée de cesser de tomber. Tout à coup, une fonctionnaire de police, suivie de deux agents, passa en trombe. Moulinant des bras, elle se dirigea vers un autobus qui était coincé dans une voie adjacente et tentait de forcer le passage en coupant le défilé. Elle fit immédiatement stopper le véhicule en vociférant après le chauffeur, lui ordonnant de couper le moteur. Les passagers durent descendre et poursuivre leur chemin à pied jusqu’à la gare de Lyon, distante de quelques centaines de mètres. Sur les flancs du bus, les grands écussons Montpellier Hérault Rugby ne laissaient aucune place au doute : il s’agissait bien de l’équipe qui avait remporté le championnat la veille au Stade de France ! Et qui avait fêté sa troisième mi-temps à Paris. L’intendance n’avait sans doute pas prévu que l’itinéraire du bus croiserait celui de la Gay Pride au moment d’aller prendre le TGV du retour. La scène était cocasse. Voir tous ces gros bras de plus de 100 kg, les Guirado, Haouas, Verhaeghe, Mercer, Camara et consort, pénétrer dans une mêlée indisciplinée, fendre des premières lignes d’éphèbes en tutus et de jeunes femmes au seins nus, traverser goguenards le cortège avec leurs valises à roulettes, sous les acclamations de la foule bigarrée et les ballons de baudruche, constitua une scène surréaliste.

Par intermittences, le ciel menaçait et quelques parapluies réapparaissaient, mais la foule était si dense que la chaleur humaine évaporait instantanément les rares gouttelettes suicidaires qui voulaient nous atteindre. L’attention se portait plutôt sur les slogans qui fleurissaient ici et là : « Si Dieu déteste les gays, pourquoi est-on aussi mignon ? », « Simba a été élevé par deux mecs et il s’en est très bien tiré. », « Quand est-ce que tu comptes annoncer à tes parents que tu es hétéro ? », « Gouines, à l’attaque ! », « Trans is beautiful », « L’amour n’a pas de genre. », « Mon père et mon père ne divorceront jamais. », « Dure à Queer », « Occupe-toi de tes fesses et laisse-moi gérer les miennes. », « Phoques les Homophobes ! », « Les Trans en avant, les hétéros derrière nous ! », « Love is Never Wrong »…


L’humour et l’auto-dérision ont toujours fait partie de la culture LGBT. J’ai regretté de ne pouvoir collecter davantage de ces trouvailles, quelquefois simplement griffonnées sur un morceau de carton ou de tissu, mais il fallait avancer sans trop traîner, sous peine de perdre les copines. Nous nous repérions sur les plus grandes d’entre nous. Les dragqueens, avec leurs chaussures hyper-compensées et leurs coiffures surdimensionnées, constituaient d’excellents points de mire. Certaines culminaient à 2,20 mètres, voire plus. Avec mon 1m98, casquette et talons aiguille compris, je faisais presque figure de petite joueuse. En cette année 2022, je participais à ma 12ème Gay Pride. Lors de la première, en 1990, j’étais parmi les spectateurs anonymes. Je couvris celle de 1991 en tant que reporter-photographe. Les trois suivantes, entre 1994 et 1999, furent suivies caméra à l’épaule, en jeans/baskets. L’édition 2001 fut ma première au féminin, avec une copine aujourd’hui disparue. Celle de 2002 marqua le grand saut, en tant qu’organisatrice, avec ma société de production Stratostars et le groupe BC3G (Bon Chic 3ème Genre). Nous avions loué un magnifique semi-remorque col de cygne, que nous avions transformé en un char somptueux. À l’avant, sur la plateforme surélevée, les stars du troisième genre et sur toute la partie arrière, une batucada de 40 percussionnistes sud-américains ! Le tout dans une dominante blanche et rose, qui résonne encore tendrement dans nos souvenirs. En 2003 et 2004, je défilai sous la bannière de Pink tv, entre bétonnière et camion militaire américain customisés aux couleurs de la chaîne. 2009 ne m’a pas laissé de grands souvenirs, contrairement à 2011, où j’étrennai mon uniforme spécial Gay Pride sur un char affrété par Shoushou, une transsexuelle très dynamique et inventive, patronne d’une boîte de nuit réputée à la frontière franco-belge, avec qui je me pensais des points communs, mais dont j’appris le suicide quelques années plus tard. En 2016, je fis à nouveau le parcours Montparnasse – Bastille, entièrement à pied. Une marche d’environ 10 km, avec les nombreuses allées et venues en long et en travers du parcours, sur talons aiguille de 12 cm, ça vous forge le caractère. 2022 bouclait donc la douzaine. De ce périple étalonné sur une trentaine d’années, seules deux complices étaient encore à mes côtés en cette journée : ma fille Morgane, qui avait fait sa première Gay Pride à l’âge de quatre ou cinq ans, déguisée en fée, avec sa baguette magique lumineuse et sonore, grimpée à l’improviste sur un char aux côtés d’Henry Chapier, et Giovanna Magrini, la fidèle guerrière brésilienne, celle de tous les combats, rencontrée en 2001… et jamais quittée depuis.


Ce costume fétiche, qui a traversé la dernière décennie avec succès, a failli poser problème en cette année 2022. La casquette d’officier soviétique et les différents insignes, brodés ou clippés sur la veste, référaient à l’armée russe. Dans le contexte actuel, pris au premier degré, cela pouvait prêter à confusion. J’ai donc décidé d’ajouter des drapeaux ukrainiens tout autour de la casquette, sur mon sac à main et sur les manches du spencer. Au dos de ce dernier, j’ai également fait floquer (merci Fred T-Shirt) un grand cœur arc-en-ciel. Ukraine et Russie réconciliées sous l’égide LGBTQ+… le message était désormais sans équivoque.

Autant que cet uniforme, sinon plus, la cravache qui complétait cette panoplie fut une arme de séduction lascive et décisive. Depuis 2011, j’ai eu le temps d’expérimenter son impact et de varier les effets. Le schéma de base reste toutefois identique. Il suffit de prendre un air sévère et d’avancer vers un groupe en tapotant la cravache sur le plat de la main pour que les gens affichent un grand sourire ou prennent l’air effrayé. Arrivée à leur hauteur avec un petit air sadique, je demande : « Qui n’a pas été sage ici ? ». Aussitôt, le groupe désigne quelqu’un, souvent le ou la plus timide. Je m’approche de la pauvre victime, et alors que ses délateurs ricanent, j’inverse la sanction : « Dis donc, tes amis ne sont pas très sympas. Ils t’ont tous montré du doigt. C’est très vilain de dénoncer les autres. Les rapporteurs méritent d’être fouettés. Par lequel veux-tu que l’on commence ? ». Succès garanti. Le plus difficile est ensuite de ne pas prendre trop de retard à cause des photos et selfies inévitables. Autre cas de figure amusant : repérer un couple parmi les spectateurs et piquer sur eux avec un regard malicieux. Question similaire : « As-tu été bien gentil (ou gentille) à la maison, ces temps-ci ? ». Généralement pris de court, l’interlocuteur ou l’interlocutrice répond par l’affirmative. Je tourne alors les talons en faisant claquer la cravache dans l’air et en ponctuant ma volte-face par un « Dommage… » plein de sous-entendus. Enfin, il y a tous ceux et celles qui cambrent les reins en me voyant arriver, réclamant leur punition en public. Avec une certaine exagération, mais aussi avec une fermeté certaine, il faut alors exécuter la sanction. On ne badine pas avec la cravache !


Ayant évité de peu la tendinite du bras doit à force de cingler les postérieurs quémandeurs, j’eus le loisir d’échanger quelques considérations sociologiques avec un trio écossais peu conventionnel quant à l’étiquette, mais très traditionnel quant au port du kilt (c’est à dire sans rien en dessous). Le terminus, place de la République, nous surprit par son apparition soudaine. Tour à coup, nous entendîmes quelqu’un s’exclamer : « Ça y est ! On est arrivé. » et nous vîmes le long serpent humain dont nous faisions partie commencer à se fragmenter dans les rues voisines ou ramper sous terre par les bouches de métro.

J’ai eu alors une pensée pour Diana, une amie colombienne de longue date, qui devait nous rejoindre pour défiler en robe de flamenco, avec un masque exotique, orné de plumes multicolores. Elle confectionne elle-même ce genre d’accessoires, dont elle est très fière. Et il y a de quoi. À l’instar des toiles qu’elle peint, ce sont de véritables œuvres d’art. Le destin et une bande d’abrutis l’ayant croisée dans le métro quelques heures avant le défilé en ont voulu autrement. Ils ont commencé par l’importuner, puis se sont mis à arracher quelques plumes. Mon amie n’a pu se dégager sans faire tomber sa coiffe, qui s’est brisée en heurtant le sol. Elle est repartie chez elle en sanglots. Je n’ai pu la décider à passer outre cette agression pour se joindre à nous malgré tout. J’ai repensé à la Gay Pride de 2016, que nous avions faite ensemble (photo de droite, ci-dessous) et lors de laquelle elle était déjà parée d’une tiare impressionnante. Nul doute qu’elle aurait complété notre escouade 2022 avec brio. Puisse le karma faire, qu’à leur tour, ces racailles soient méchamment plumés et cravachés un jour ou l’autre.

2 thoughts on “RETOUR DE GAY PRIDE

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *