FRANCISCO XAVIER

HASTA  LA  VISTA

La première fois où j’ai rencontré Sico, un ami commun m’avait prévenu : « Fais attention de bien prononcer son nom à l’espagnole : Sico (le diminutif de Francisco) et non pas Zico comme le célèbre footballeur brésilien. Et surtout, surtout, ne le contrarie jamais à propos du Real Madrid ! ». Notre première rencontre eût lieu en 1980, autour d’un baby-foot, dans un petit café, tout près de cette église Sainte Anne, à Thionville. Quand il m’a demandé quel était à mon avis le plus grand club de foot, j’ai marqué un petit temps d’arrêt, puis j’ai répondu fièrement… l’Ajax d’Amsterdam ! Il m’a lancé un regard noir, comme il savait si bien le faire, pour de vrai ou pour de faux, mais quand j’ai enchainé en disant : « Toi, tu dois préférer le football brésilien si on te surnomme Zico ? »… l’ami qui nous avait présenté a changé de couleur. Il y a eu un silence autour du baby et peut-être même dans le bar tout entier. Sico a regardé ses copains en s’exclamant : « Mais ! Mais, il est fou celui là ! Il vient me dire ça en face, ici, à la côte des roses ! Il veut se suicider ou quoi ? ».

Et cela a été le début d’une amitié de 40 ans où nos différences se sont transformées en connivences. Nous étions souvent d’accord sur l’essentiel, mais pas forcément sur les moyens d’y parvenir. Quand je lui expliquais que la meilleure façon de résoudre un conflit passait par les idées, par les mots, ou même la musique, à la manière d’un Ghandi ou d’un John Lennon, il me répondait qu’il préférait la méthode Bruce Lee ou Rambo : plus rapide et directe. Petit à petit, avec le temps, j’ai réussi à infléchir sa position sur la question, au moins partiellement, mais je dois bien admettre qu’il m’a influencé lui aussi, et que, parfois, je me dis que la méthode Bruce Lee…
Nous avons enchaîné les aventures communes : un club de foot monté avec les jeunes du quartier, et de toute la ville, moyenne d’âge 20 ans, dont je reconnais quelques têtes ici, avec quelques années en plus, évidemment, un mensuel rebelle intitulé Santiag, en rouge, avec des potes idéalistes, dont plusieurs sont présents aujourd’hui aussi, un périple mémorable de Lorraine en Andalousie, des montées à Paris avec des virées sur des plateaux télé, des projets d’émission et quelques figurations.

Et puis… Et puis, il y a eu ce terrible accident du travail en 1988, qui l’a privé d’une jambe. J’avoue que je ne savais pas trop quoi lui dire à sa sortie d’hôpital. C’est lui qui a pris les devants : « Écoute Phil, je vais te mettre à l’aise tout de suite. Tu sais que j’ai toujours voulu faire du cinoche, et bien maintenant tous les rôles de pirate avec une jambe de bois, c’est pour moi ! »
Sico c’était ça aussi : des remarques caustiques, acerbes, parfois même cinglantes, tranchantes, et un humour noir qu’il appliquait aux autres comme à lui même. Ça lui donnait un côté Dr Jekyll et Mr Hyde pas toujours évident à gérer en société mais, au moins, on ne pouvait pas l’accuser de ne pas dire ce qu’il pensait. Et comme il pensait beaucoup… Une fois, je lui avais fait remarquer qu’avec lui, on pouvait finir par douter que la sincérité soit vraiment une qualité. Ça l’avait fait rigoler et il m’avait dit : « Bon, passons à autre chose ». C’était une de ses parades ripostes, le « Bon » suivi d’une petite hésitation, un hochement de tête, et puis le « Passons à autre chose ».
Et c’est vrai qu’il allait vite pour passer d’une idée à l’autre. Une qualité qui peut se transformer en défaut ou vice versa. C’était une chose que l’on avait en commun également : se lancer dans de nombreux projets sans pouvoir forcément les concrétiser jusqu’au bout. Quand il a eu sa période guitare, et que je lui ai filé ma gratte électrique, il m’a demandé pourquoi j’avais arrété. Je lui ai dit qu’adolescent, je me rêvais Michel Polnareff, mais que je m’étais vite rendu compte, vu la lenteur de mes progrès, qu’il valait mieux me recentrer sur l’écriture. Son idole à lui, c’était Paco de Lucia et il a travaillé dans ce sens. Avec conviction. Un an plus tard, quand je lui ai demandé où il en était, il m’a fait un clin d’œil et m’a dit posément : « Je suis passé à autre chose ».

Par la suite, la vie nous a fait prendre des chemins différents ; Lorraine-Andalousie-Paris, mais nous n’avons jamais cessé de communiquer. On échangeait beaucoup par téléphone, par internet. On s’envoyait des textes. On s’offrait des bouquins. Lui aussi s’était recentré sur l’écriture. Il aurait pu être très bon journaliste, avec un peu plus de constance et de diplomatie. Quand j’ai rendu publique une autre facette de ma vie, avec le personnage de Brigitte Boréale, Sico (ainsi que toute sa famille d’ailleurs) a été un des premiers supporters enthousiastes, un des seuls aussi à ne pas me poser de questions primaires ou superflues. Quand il me téléphonait, il me disait même : « Hola, chica ! ».
Je l’avais revu fin septembre 2019, à Thionville, chez ma maman, lors d’un barbecue en famille et entre amis. Il faisait grand soleil. C’était un après-midi radieux. Il l’était aussi ce jour-là. Il avait hâte de remonter à Paris, avec, déjà et encore, de nouveaux projets. Et puis, il y a eu un long silence en ce début d’année 2020. Aucune activité internet et un téléphone mobile muet de janvier à mi-février. J’ai pensé qu’il avait rallié l’Espagne, sans prévenir grand monde, comme cela lui arrivait parfois, et qu’il donnerait des nouvelles à son retour. Il avait aussi parlé d’un voyage en Corse… Mais je l’imaginais plutôt en Andalousie, sans me douter qu’il était parti beaucoup plus loin.

Et là, il doit bien se marrer, en me voyant dans mon beau costard et cette petite église, à ramer pour conclure cette oraison et avoir du mal à mettre un point final à cette histoire. Mais, en même temps, avec lui, je me méfie. Il serait capable d’ouvrir le couvercle du cercueil, là, tout de suite, et de me dire : « Bon, Phil, arrête ton char maintenant… Je suis déjà passé à autre chose ».

4 thoughts on “FRANCISCO XAVIER

  1. Bel hommage
    J ai connu Sico quand nous faisions Santiag
    Il était drôle, sombre, ténébreux.
    Il semblait ne rien redouter
    Il était amical et parfois inquiétant
    J etais fier d être son copain
    Voire même un peu rassuré
    Salut Sico
    Un jour moi aussi je passerai à autre chose

  2. C’est un bel hommage. Et un testament à l’amitié comme tout un chacun aimerait en entendre. Même si on espère les repousser au plus loin.

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