MAE WEST : LE SEXE ET L’HUMOUR.

SCÈNE  DE  CORPS  ET  D’ESPRIT

Elle ne fut pas seulement le sex-symbol hollywoodien des années 1920 aux années 1930. Actrice, chanteuse, auteure et scénariste américaine, Mae West (17 août 1893 – 22 novembre 1980) fut une femme libre et libérée avant l’heure. Son accent banlieusard et sa voix de poissonnière ne l’empêchèrent nullement de devenir une femme fatale, doublée d’une femme de tête aux mots d’esprit ravageurs, parfois cyniques, souvent grivois.

Parmi ses citations les plus marquantes, certaines mêlent philosophie et poésie, avec une constante épicurienne tissée en filigrane : « On ne vit qu’une fois, mais si on le fait bien, une fois c’est assez. » « Entre deux maux, je choisis toujours celui que je n’ai jamais essayé. » « La ligne courbe est la plus jolie d’un point à un autre. » « Trop de ce qui est bon, cela peut-être merveilleux. » « J’évite généralement les tentations, sauf celles que je n’ai jamais essayées.» « Tant d’hommes. Si peu de temps. » « L’amour a raison de tout, sauf de la pauvreté et du mal de dents. » « J’essaye tout une fois, deux si ça me plait, trois pour en être sure. »

Surnommée “L’impératrice du sexe”, Mae West fut de celles qui, sans renoncer à leur féminité exacerbée, surent habilement croiser le fer avec les séducteurs d’alors, aussi machos furent-ils. Ses corsets hyper-serrés et ses talons démesurés la poussèrent à  inventer un balancement de hanches particulier pour évoluer avec grâce sans risquer de perdre l’équilibre. C’est en référence à sa poitrine généreuse que les aviateurs anglais et américains de la seconde guerre mondiale surnommèrent “Mae West” leurs gilets de sauvetage gonflés à l’air comprimé. Cette appellation subsiste encore de nos jours.

Des débuts dans le music-hall à 14 ans, une première revue à Broadway dès 18 ans et des formes qui ne laissaient personne (hommes ou femmes) indifférent, cela vous forge un caractère et aussi une réputation. Et comme la star n’était pas du genre à s’éclipser devant les censeurs et producteurs de tout poil, elle décida rapidement d’écrire elle-même des partitions à la mesure de sa vocation… et de son audace. Sous le pseudonyme de Jane Mast, elle écrivit une première pièce de théâtre intitulée “Sex”, ce qui, d’emblée, a le mérite d’être clair. Un premier rôle sulfureux taillé sur mesure, une mise en scène peu frileuse et une production autonome : un tel triptyque assuré et assumé par une femme en 1926, le moins que l’on puisse dire est que cela ne courait pas les trottoirs. Dès les premières représentations, la pièce fit salle comble. Le public adora. La censure pas vraiment, et la municipalité new-yorkaise encore moins. Résultat des courses : interdiction de la pièce et condamnation de l’auteure à dix jours de prison fermes pour atteinte aux bonnes mœurs et corruption de la jeunesse ! Même sentence que celle énoncée à Socrate vingt-cinq siècles plus tôt, la cigüe en moins. Les censeurs durent boire la coupe jusqu’à la lie l’année suivante, Mae West récidivant avec une deuxième pièce, “The Drag”, ayant pour thème principal l’homosexualité ! Cette fois, les autorités l’empêchèrent de monter le spectacle.

Suivront d’autres œuvres aux noms révélateurs : “L’Âge diabolique”, “L’Homme de plaisir”, “Travestis ou Diamond Lil”, “La Pécheresse endurcie”… Loin de desservir l’actrice, ses démêlés avec la censure et la justice firent exploser sa popularité. Leur couverture médiatique gonfla sa côte auprès des producteurs d’Hollywood. En 1932, la Paramount lui proposa un contrat en or massif, assorti du privilège de pouvoir réécrire certaines de ses répliques. Mae West ne s’en priva pas. Ainsi, dans son premier film, “Night after night”, une employée de vestiaire s’exclame : « Bonté divine ! Que vous avez de beaux diamants ! ». À quoi Mae réplique instantanément : « La bonté divine n’a rien à voir là dedans, ma chérie ! ». En duo avec Cary Grant, elle enchaîna deux succès retentissants et des tirades telles que : « It’s not the man in your life that matters but the life in your man », et surtout : « When I’m good, I’m very good. But when I’m bad, I’m better » !

Dans la même veine, son « I speak two languages : body and english » en décoiffa quelques uns et la calvitie eût raison des plus coincés lorsque la presse évoqua ses liaisons avec Max Baer (boxeur américain, champion du monde poids lourds),  Steve Cochran, Gary Cooper, Jack Dempsey, Duke Ellington, Harry Houdini, Joe Louis, Owney Madden (célèbre gangster de Manhattan), David Niven, Anthony Quinn, George Raft, Bugsy Siegel… pour n’en citer que quelques uns ! Reine de la provoc’, des bijoux et du double sens, elle aligna les perles avec une délectation évidente : « J’aime deux sortes d’hommes : ceux de mon pays et les étrangers .», « Les braves filles vont au ciel. Les autres vont un peu partout. », « Je suis une fille rapide qui les aime lents. », « Ne jouez pas trop longtemps aux devinettes avec un homme, ou à coup sûr, il trouvera la réponse ailleurs. », « Je suis célibataire parce que je suis née ainsi. », « Les hommes sont comme les parquets en linoleum. Étendez-les comme il faut et vous pourrez marcher dessus pendant des années. », « Il y a dix hommes qui grattent à ma porte. Renvoyez-en un ; je suis un peu fatiguée. », « Les femmes qui jouent avec le feu doivent savoir que la fumée pique les yeux. ».

Références à peine voilées au gang-bang et à l’éjaculation faciale dans ces deux dernières phrases, qui ne prêtent pourtant pas à confusion tant son auteure, sans jamais se revendiquer féministe, défendit ardemment la libération de la femme. Elle s’engagea avec la même conviction en faveur des droits des homosexuels et des travestis, bien avant que n’existent le mouvement et la dénomination LGBT. Peut-on rire de tout avec tout le monde ? Peut-on jouir sans interdit avec n’importe qui ? Humour – amour, même débat ? Mae West entremêlait les deux sans se poser la question et j’avoue que j’aurais tendance à lui donner raison. Plus je lis et plus j’entends de choses sur la sexualité et l’inflexibilité des uns et des autres, moins je me reconnais dans la rigidité des propos et la frigidité des propositions. L’adulte responsable et consentant doit être une espèce en voie de disparition.

Exprimer ses désirs et ses plaisirs fut pour Mae West une manière de lutter contre l’étroitesse d’esprit et l’hypocrisie d’une classe dominante qui prétendait imposer aux autres sa façon de faire semblant. Faire semblant, autrement dit simuler. Simuler la vie dans la non-envie, simuler la bienpensance dans la bienséance, simuler le sérieux contre le licencieux. Bref simuler la jouissance d’une existence sans jouissance. Tandis que ses censeurs traitaient Mae West de dépravée, de prostituée, de dégénérée, pour rester dans les rimes en é plus ou moins policées, Elsa Schiaparelli lançait son parfum “Shocking” dans un flacon évoquant les fameuses courbes et le célèbre buste de l’actrice. En reprenant la même idée des années plus tard, Jean Paul Gaultier et bien d’autres ne feront que prolonger la même transmission. Dès 1937, Salvador Dali alla encore plus loin en créant le Mae West Lips Sofa, sculpture en forme de canapé rouge clair, intégré ensuite dans la salle Mae West, visible au musée Dali de Figueras. Tout le mobilier de cette pièce, vu dans le bon axe, représente le visage de l’actrice, qui se transforme en appartement/scène de théâtre. Le peintre, décrivant Mae West tel un véritable mythe de l’entre-deux-guerres, déclarait : « Au lieu de faire un rêve surréaliste qui s’échappe, j’ai réalisé un rêve qui puisse servir de pièce à vivre ». Trois décennies plus tard, en 1967, Mae West passait du surréalisme à la Beatlemania en intégrant la pochette de Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band, l’album mythique des Beatles. Entre mythes, on se comprend.

Schiaparelli, Dali, les Beatles… on fait pire comme carte de visite ! Sorti en 1978, Sextette fut le dernier long métrage de Mae West. Avec la faconde qu’on lui a toujours connue, l’intenable mamie touche-à-tout y déclamait malicieusement sa fameuse réplique : « Is that a pistol in your pocket or are you just glad to see me? » (Là, dans ta poche, c’est un revolver ou t’es juste content de me voir ? ). Tiré d’une pièce qu’elle avait écrite précédemment, le scénario réunissait Tony Curtis, Timothy Dalton, Dom DeLuise, Walter Pidgeon, Alice Cooper, Keith Moon et… Ringo Starr ! La boucle était presque bouclée. En août 1980, une première attaque imposa le silence à celle qui avait exprimé tant d’indicible. Le 22 novembre, alors qu’elle venait de tirer sa révérence, un de ses amis mit sur la platine un premier disque. La sexadiva alors septuagénaire y interprétait Rock Around the Clock, Light my Fire, Great Balls of Fire… Toujours cette auto-dérision à double tranchant. Dans le second disque, intitulé Way Out West, elle reprenait Shakin’ all over, Twist and Shout, When a Man Loves a Woman, Boom Boom et, signé Lennon/McCartney…  Day Tripper !

She was a day tripper
C’était une voyageuse d’un jour
One way ticket yeah !
Qui avait pris un aller simple
(…)
She’s a big teaser
C’est une allumeuse
She took me half the way there
Elle m’a conduit à mi-chemin de là-bas
(…)
Tried to please her
J’ai essayé de la satisfaire
She only played one night stands
Elle ne faisait que des shows d’un seul soir
She was a day tripper !
C’était une voyageuse d’un jour!
Sunday driver yeah
Une conductrice du dimanche ouais
It took me so long to find out
Ça m’a pris si longtemps pour le découvrir
And I found out
Et je l’ai découvert…

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