NINO FERRER

AU  SUD  DE  LA  MÉMOIRE

C’était le deuxième jeudi du mois d’août 1998. Encore étourdie par sa première coupe du monde, conquise au dépens d’un Brésil balbutiant son football, la France somnolait sa convalescence bigarrée. Elle sortait à peine d’une vague de chaleur ayant anesthésié le pays durant une semaine. Au fond du Quercy blanc, tout au bout d’un chemin de terre longeant un champ de blé fraichement coupé, un homme marchait doucement. Il était 13 heures et des poussières, qui s’envolaient avec le temps d’une nostalgie suspendue à autre chose. Clouée au sol par un chapeau foncé, son ombre découpait un début d’après-midi qui s’annonçait oppressant. 

Elle glissa se fondre aux abords d’un bosquet. En fermant les yeux, on pouvait deviner les essences mêlées d’érables, de chênes, de noisetiers et églantiers… Tout près, l’air chaud et lourd couvrait les chaumes odorants d’un été moissonné. La faucheuse était passée, comme un batteur qui coupe le tempo entre refrain et couplet. En principe, on était quitte de ne plus la revoir avant l’année prochaine. Quelques oiseaux et grillons s’étaient réfugiés dans les taillis d’où fusait leur concert discret. L’homme silencieux n’avait pas troublé leur aubade. Il tenait pourtant sous son bras un fusil de chasse. Mais sans doute n’était-il venu partager qu’un peu de calme et de fraîcheur. La cartouche de chevrotine engagée dans la culasse ne pouvait être destinée à de si frêles volatiles.

Dans ce petit coin du Lot, le temps paraissait suspendu. Sur le fil d’un été et d’une terrasse enfantine, il y avait des parfums d’Italie et des couleurs venues de Louisiane. Les chats, les chiens, les chèvres et les chevaux étaient restés un peu plus loin, dans le domaine de La Taillade, une maison forte qui existait déjà en 1430, entre Montcuq et Saint-Cyprien, là où il ne manquait rien. On aurait dit le sud, même un peu plus. Une détonation soudaine, comme le rappel d’une ancienne guerre, ou la prédiction d’un destin, vînt gifler la campagne. Son écho déchira ce paysage que l’homme avait peint. Le canon du fusil était resté appuyé contre son cœur. Tant pis pour le sud. Autour, il y eût le silence et l’obscurité malgré les guêpes et les nids des oiseaux… un reste d’enfance, bientôt l’automne, déjà l’éternité. Et le rêve immortel de sa maison près de la fontaine.


Agostino Ferrari, né à Gênes le 15 août 1934, venait de quitter la vie ce 13 août 1998, deux jours avant son 64ème anniversaire et deux mois après le décès de sa maman. Le soir même, les journaux télévisés annoncèrent le suicide de Nino Ferrer, artiste éclectique aussi incompris dans le succès que dans l’oubli. Il Nino di agosto avait rayonné sur la chanson française dès les années 1960, avec des compositions qui fédéraient toutes les classes d’âge dans une sorte de bonne humeur iconoclaste. Z’avez pas vu Mirza – Les cornichons – Je vends des robes – Gaston, y’a l’téléfon qui son – Je voudrais être noir – Oh hé, hein, bon… Autant de titres et d’humeurs foldingues se télescopant dans un univers surréaliste, véritable énumération à la Prévert, syncopée de notes, de mots et d’images traversant les générations pour les relier et non les opposer. Dans son art de la dérision, ou le partage de ses émotions, Nino Ferrer était bel et bien de la famille des Gainsbourg, Dutronc, Christophe, Bashung ou Polnareff.

Rapidement lassé du showbiz et de son clinquant superficiel, troquant dès 1977 La Martinière, grande maison de style colonial à Rueil-Malmaison, pour La Taillade, bastide ancienne du Quercy, Nino Ferrer explora et développa les sphères dans lesquelles il se sentait bien, indépendamment d’un quelconque objectif commercial. Ses succès des années 1970, notamment “La maison près de la fontaine” et “Le sud”, l’avaient exonéré des tracas matériels depuis belle lurette. Celui qui avait commencé sa carrière musicale en accompagnant à la basse Nancy Holloway vivait ses dernières années en famille, entourée de ses amis, la nature et ses animaux. Il s’était plongé dans la peinture, autre passion ardente, qu’il voulait préserver de toute contamination mercantile. Des musiciens étranges, des femmes nues, des paysages bucoliques, des visions oniriques… teintées de doubles croches à la Dali ou de colorati à la Van Gogh. La magie des passerelles aériennes et l’art des liaisons improbables, encore et toujours.

Cette année, pour commémorer les vingt ans de sa disparition, un parterre impressionnant de musiciens s’est réuni sur l’esplanade Nino Ferrer, au pied du donjon dominant la petite ville de Montcuq et des artistes tels que Matthieu Chedid, Sanseverino, Éric Lareine, Imbert Imbert, Magali Pietri, Cécile Perfetti…  ont prolongé les inspirations de Nino. Son fils Arthur et son épouse Kinou complétaient le tableau de famille. La fête fut relayée par France 3 Occitanie et le ciel du sud ouest ne put retenir quelques larmes. Un peu au dessus de la scène, côté cœur, un petit bouquet d’arbres s’embrasait dans le faisceau des projecteurs. La lumière jouait de la harpe entre les feuilles, par touches impressionnistes ou par saturation des contrastes.

Comme à son habitude, Nino était là ardemment sans y être vraiment. On sentait son sourire en coin. On percevait son regard clair, au delà de cet hommage à la fois chaud et mélancolique, un peu lourd et incertain, tout comme cet été orageux en instance d’on ne sait quoi, et qui n’en finit pas de pleurer un oubli, un sentiment, une âme… sans doute parce que il ou elle sont encore un peu là.
Au sud du sud, on le sait bien, il y a toujours un chemin avec de la poussière, des rêves et des pierres chauffés à blanc par le soleil. Et un bosquet tranquille où l’on peut se reposer une dernière fois. Ou même plus d’un millions d’années. Et toujours en été.

Pour avoir accès au concert du 13/08/18 en hommage à Nino Ferrer, copiez/collez et activez le lien ci-dessous dans votre barre de recherche.

https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/lot/cahors/direct-video-concert-hommage-amis-nino-ferrer-montcuq-lot-1525654.html

 

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