POÉSIE CANINE

DE  CINQ  À  DIX



Les chiens adorent la poésie. Mais oui, mais oui ; véridique ! C’est un berger qui vous le dit. Un berger qui a parfois bien du mal à regrouper son troupeau, fait de mots et d’idées, qui s’en vont gambader un peu trop loin. Les uns se perdent, les unes s’échappent et l’on peine souvent à les rassembler. Leur transhumance n’est jamais régulière, c’est bien là le problème. Les chemins de traverse foisonnent et l’herbe est toujours plus verte ailleurs.
Les chiens adorent la poésie. C’est un fait que j’ai pu vérifier maintes fois, au retour de longues courses en leur compagnie. Après des kilomètres à travers champs et forêts, nous rentrions vannés et fourbus. Je leur donnais aussitôt à boire en abondance : une eau fraîche et brassée à gros jets, afin qu’elle soit bien oxygénée. J’allais ensuite prendre une douche et redescendais rapidement, un recueil de poèmes dans les mains. Je les retrouvais affalés sur le carrelage, dans les endroits les plus frais de la maison. Je m’asseyais à même le sol avec eux, m’adossais au mur, et commençais ma lecture. De Ronsard à Éluard, de La Fontaine à Vian, en passant par Verlaine ou Prévert, la source était intarissable. Varié également était mon auditoire. Berger Allemand, Briard, Setter Gordon et Irlandais, Boxer Bringé…  ils méritent leurs majuscules. Ils ont tous disparu aujourd’hui et j’ai depuis longtemps déserté ma campagne lorraine pour les rues parisiennes, mais je pense encore à eux de temps à autres. Rex, Diane, Lucrèce, Whisky, Arès, Sherpa, Titan, Arvin… chacun et chacune fait partie d’un chapitre de ma vie. Et je puis vous assurer que, chiens de garde ou chiens de chasse, tous goûtaient le réconfort de ces lectures après l’effort dans la nature. Je le voyais à leur œil et à leur oreille, bien plus attentifs que ceux de la plupart de mes congénères humains en pareille circonstance.

Dernièrement, au sortir d’une randonnée carbo-monoxydée entre Vincennes et Paris, une vision furtive associée à leur mémoire m’a inspiré une poésie haletante. Le titre s’est imposé de lui même. Lézher Léidi, une phonétique câline qui pourrait tout à fait convenir à des appellations canines. Mais alors pourquoi ce sur-titre « De cinq à dix » ? C’est la métrique et la progression du texte qui en est responsable. Le premier quatrain est composé de pentasyllabes : vers impairs de cinq syllabes. Le deuxième recourt à l’hexasyllabe, vers pair de six syllabes, et ainsi de suite jusqu’au dernier quatrain en décasyllabes. Cinq, six, sept, huit neuf, dix : c’est une montée en gamme qui correspond également aux distances que nous parcourions autrefois, les chiens et moi. Encore une question de métrique : cinq à dix kilomètres selon notre forme, notre humeur, et celle de la météo. Avec deux pauses, au premier et deuxième tiers du parcours : d’où le refrain en faux octosyllabe qui revient comme une césure tous les trois quatrains.

Mais assez déblatéré sur les fondations et les échafaudages. Poésie, architecture, relations humaines, beauté animale… on juge d’abord la façade. Les lignes qui suivent vous la livrent telle quelle. Librement, avec mes chiens, je vous la laisse.

Lézher Léidi

……

 

Du cuir sur les mains
Et un air de rien
La chute de reins
Lacée de satin

L’escarpin cristallin
Elle est sur son terrain
Tu crois que c’est le tien
Hier devient demain

Les enfers entre ses seins
Paradis un peu plus loin
Elle ondule son chemin
Tu enterres ton latin

Es-tu un chien
Es-tu un loup
Chien loup sans collier ni maîtresse
T’ignores les liens
T’oublies les coups
Les chiens fous n’ont jamais de laisse

Les deux pieds sur le filin
L’envie avant le destin
Elle ne se sentira bien
Qu’à la fin d’une autre faim

Tanguent dans son charme incertain
Tous les dangers des soirs de juin
Le pain le vin le signe indien
L’apesanteur en fond de teint

Toi tu feins d’être son baladin
Mais mâtine sous son air mutin
La féline au rimmel assassin
Sait quel butin lorgne son lutin

Es-tu un chien
Es-tu un loup
Chien loup sans collier ni maîtresse
T’ignores les liens
T’oublies les coups
Les chiens fous n’ont jamais de laisse

Femelle hautaine et mystère câlin
C’est une louve aux œillades sans tain
Et toi tu te souviens qu’elle a du chien
Quand les soirs elle promène le sien

 


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