IL ÉTAIT UNE FOIS MORRICONE

ULTIME  ET  ENNIONIÈME  CONCERT


Avec lui, on ne comptait plus… Les années, les musiques de films, les souvenirs et les frissons qu’il a fait passer. Ennio Morricone était et restera un génie de la transmission. Transmission sonore évidemment, mais transmission de l’émotion, aussi et surtout. Un peu comme si ce compositeur et chef d’orchestre exceptionnel avait trouvé le fil invisible, l’écheveau sentimental qui relie oreille, cœur, cerveau… jusqu’à peut-être aller un peu plus haut.

Du haut de ses 91 ans et de ses 61 années de carrière, il pouvait se vanter d’avoir accompagné trois générations de leurs rêves d’enfants jusqu’à leurs cinémas d’adultes. Impossible de citer les 600 musiques composées (dont 500 pour le cinéma), mais quelques uns de ses succès suffisent à donner le vertige : Pour une poignée de dollars, Le Bon, la Brute et le Truand, Il était une fois dans l’Ouest, Il était une fois la Révolution, Il était une fois en Amérique, Mon nom est personne, Le Clan des Siciliens, Sacco et Vanzetti, Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon, À l’aube du 5ème jour, Le Serpent, Espion lève toi, Frantic, Peur sur la ville, Le Professionnel, Le Marginal, I comme Icare, Mission, Les Incorruptibles, Cinema Paradiso, Attache-moi, les Huit Salopards… Parmi les cinéastes avec lesquels il a collaboré figurent Bernardo Bertolucci, Pier Paolo Pasolini, Brian De Palma, Dario Argento, Yves Boisset, Pedro Almodovar, Quentin Tarantino et, bien sûr, Sergio Léone, avec qui il était en classe à l’âge de dix ans ! Dès les années 1960, tous deux magnifièrent un style désormais célèbre, surnommé western spaghetti en leur honneur.

Hollywood en a-t-il longtemps voulu à ce compositeur génial de n’être pas américain ? Probablement… Sinon pourquoi avoir attendu 2016 pour lui remettre enfin son premier Oscar de meilleure musique de film (avec la bande originale des Huit Salopards, de Quentin Tarantino) ? Jusque là, il n’avait eu droit qu’à un maigre lot de consolation sous la forme d’un Oscar d’honneur couronnant l’ensemble de sa carrière en 2007. D’autres ont beaucoup moins mérité et beaucoup plus obtenu. Au fond, je crois qu’il s’en fichait un peu. Ses récompenses sont ailleurs. Sa longévité fut l’une d’entre elles. Tout comme cette magistrale interprétation du Bon, la Brute et le Truand, donnée par le Danish National Symphony Orchestra (vidéo ci-dessus), qui prouve que l’inspiration nourrit l’inspiration.

Si les années 2000 lui avaient permis de lever un peu le pied dans son activité cinématographique, cela n’était que pour mieux renouer avec la direction orchestrale et enchaîner les tournées mondiales. Le 28 novembre 2018, Ennio Morricone était à Bercy pour son dernier concert en France. Avec l’Orchestre Symphonique National Tchèque, et un chœur de plus de 75 chanteurs, il reprit ensuite ses créations majeures dans le cadre de son ultime “60 Years of Music” World Tour. Une formidable et mémorable tournée d’adieu “all around the world”, qui était sensée durer un an, mais qui n’en finissait plus puisqu’elle comportait encore des représentations programmées jusqu’en avril 2020 ! Toutes affichaient complet à peine annoncées !

Ce serait toutefois une erreur de résumer son talent de compositeur au seul genre du western. « Ma production pour les westerns, c’est peut-être 7 à 8 % de tout ce que j’ai fait » précisait-il, sans insister sur le fait qu’il avait collaboré avec de nombreux artistes issus de tous les milieux, tel notamment Chet Baker, sur son album Chet is Back, dès 1962. Parmi ses rares regrets, il évoquait parfois le rendez-vous manqué avec Stanley Kubrick, disparu en 1999 : « Il m’avait appelé pour la BO d’Orange mécanique et j’ai dit oui. Il ne voulait pas venir à Rome, il n’aimait pas l’avion. Et puis il a appelé Sergio (Leone), qui lui a dit que j’étais occupé avec lui. Il n’a jamais rappelé »… Les plus grands producteurs de la planète rêvaient de se l’accaparer. Un studio lui avait même proposé une magnifique villa en Californie. Il avait poliment refusé, fidèle jusqu’au bout à la capitale italienne, dans laquelle il était né le 10 novembre 1928 : « Tous mes amis sont là, ainsi qu’un grand nombre de réalisateurs qui m’aiment et apprécient mon travail. Rome est ma maison ». Hospitalisé après une fracture du col du fémur, « il s’y est éteint à l’aube du 6 juillet 2020, avec le réconfort de la foi », a annoncé dans un communiqué son ami et avocat de la famille Giorgio Assumma.

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