LENDEMAIN QUI DÉCHANTE

2 MAI : DÉFAITE DU TRAVAIL

Je réside à 50 mètres du boulevard Voltaire, cette grande artère du 11ème arrondissement parisien qui relie la place de la République à la place de la Nation. Cet axe est également l’un des plus empruntés par les nombreuses manifestations qui polluent la capitale autant que les oxydes de carbone et qui, à défaut d’aboutir à quoi que ce soit de constructif sur le plan social, deviennent de plus en plus destructrices au niveau local. Nombreux sont les résidents et commerçants qui quittent progressivement ce quartier.

Ce lundi 2 mai 2022, on a pu constater les dégâts causés par le défilé de la veille, censé commémorer la journée internationale des travailleurs et leurs luttes pour une vie meilleure. Le parcours des manifestants ressemblait davantage à un parcours du combattant entre pavés, éclats de verre et débris en tous genres, jonchant les trottoirs et la chaussée.
Les banques et les assurances, quelles qu’elles soient, ont été les cibles premières des casseurs. Pas une n’est restée intacte sur le parcours du défilé. Leurs devantures se sont retrouvées criblées d’impacts impressionnants, quand elles n’ont pas fini par voler en éclats, ou perdre des pans entiers de leurs vitrines, qui se sont retrouvés à même le bitume.


Une octogénaire qui habite le boulevard depuis plus de 65 ans me disait qu’elle n’avait jamais assisté à un tel déchaînement de violence : « J’ai eu tellement peur pour mes vitres que j’ai vite fermé mes volets. Ma voisine de palier est venue me tenir compagnie et m’a dit qu’on ne risquait pas grand chose parce qu’on était au deuxième étage et qu’apparemment, ils ne s’en prenaient pas aux fenêtres des appartements… Mais quand même, j’étais pas rassurée… À tel point que je n’ai même pas osé aller chercher mon pain en fin d’après-midi. C’est la fille de la voisine qui y est allée pour moi. »

La voisine en question, qui donnait un coup de balai dans l’entrée de l’immeuble, confirmait en hochant la tête : « Ah la la ; le problème c’est qu’ici il y a une banque tous les trente mètres… Alors, fatalement, on s’est retrouvé au milieu du désastre. Le bruits des coups et des pavés, c’était très impressionnant. Et puis tous ces gens qui criaient, qui tapaient dans les mains, qui piétinaient bruyamment. Ils hurlaient, ils applaudissaient à chaque fois que quelque chose dégringolait. Alors, forcément, les casseurs, ça les excitait encore plus et ils recommençaient de plus belle ! À la fin, ils faisaient n’importe quoi. Ça aurait même pu devenir dangereux pour les immeubles. Vous avez qu’à voir : à la BNP, ils ont explosé le sas. Ils sont rentrés à l’intérieur et ils ont commencé à mettre le feu devant. Ça aurait pu finir en incendie ».

Devant le comptoir de la boulangerie, miraculeusement épargnée, la litanie des voisins et voisines désappointés prolongeait les mêmes réflexions désabusées et le même sentiment d’impuissance : « C’est un gâchis phénoménal mais que peut-on y faire ? Ils ont tout cassé. Ils sont contents ? Ça devient débile. Faut espérer que ça les a soulagé pour un bout de temps. En attendant, il n’y a plus un seul distributeur automatique en état de marche dans tout le quartier et qui c’est qui est embêté pour retirer de l’argent et aller faire les courses ? C’est nous, les pauvres bougres du onzième. »

Je ne me suis jamais considérée comme une pauvre bougresse du onzième, mais ce matin, avec ma baguette sous le bras, j’avoue partager une certaine lassitude devant tant de gesticulations absurdes et de détériorations stupides. À quoi sert de fracasser un quartier populaire quand les dirigeants ou les nantis vers qui est théoriquement dirigée cette colère sont bien au chaud et à l’abri dans leurs zones résidentielles ? Ils doivent bien rigoler et se foutre de la tronche de ces soit-disant révolutionnaires qui ne les effraient nullement et ne les gênent ni dans leur petit quotidien ni dans leurs grands intérêts. Coluche le soulignait déjà il y quarante ans : « Ils ne vont pas vous autoriser à manifester dans les beaux quartiers, vu que c’est là qu’ils crèchent » !


Les agences immobilières ont également retenu l’attention des casseurs. Les pavés ont allégrement volé dans leur direction sans que la maréchaussée n’intervienne. De même lorsque les barrières métalliques ont servi de béliers pour défoncer les vitrines, aucune réaction des forces de l’ordre… Cette apathie n’est pas un hasard. Notre ministre de l’intérieur, qui, en ces temps troublés ne se risque surtout pas à l’extérieur, a réagi avec une déclaration aussi sotte que grenue : « Des casseurs viennent perturber les manifestations du 1er mai notamment à Paris, en commettant des violences inacceptables. Je suis cela avec attention. Plein soutien aux policiers et gendarmes mobilisés, garants de la liberté de manifester et de l’ordre public.». Sacré Gérald Darmanin ! Il en trouverait un plus cruche qu’il n’hésiterait pas à le flinguer pour rester seul au sommet de l’incommensurable niaiserie dont il garde jalousement l’exclusivité. Dans ce domaine, son entreprise prospère comme jamais… et connaît pas la crise !

En déambulant parmi les abribus explosés et les panneaux publicitaires délabrés, je réfléchissais brièvement à sa déclaration. Si les violences des casseurs étaient vraiment inacceptables, le rôle d’un ministre de l’intérieur, au lieu de suivre cela avec attention, ne serait-il pas plutôt d’anticiper ce problème et de le traiter en amont ? Quant à ses policiers et gendarmes garants de l’ordre public, ils avaient visiblement des consignes pour ne pas intervenir et laisser dégénérer la situation sur le terrain…

Un peu plus loin, toujours plongée dans mes réflexions socio-politiques, je remarquai quelques dégâts collatéraux : une agence de voyage, une grande épicerie bio, un atelier de réparation de scooters, un magasin de bricolage… Le ciblage des casseurs aurait-il été sujet à des ratés ou ces objectifs particuliers auraient-ils été désignés selon des critères précis dont le quidam moyen ne peut soupçonner l’existence ? Et moi, et moi, et moi, comme le fredonnait Jacques Dutronc, comment allais-je bien pouvoir me débrouiller pour changer mon néon de salle de bains et acheter ma petite bouteille d’huile de noisette ? Exit Naturalia et Bricolex ! Infernum et damnatio…

Dimanche soir, l’agence immobilière Charonne, devant la station de métro du même nom, avait vu sa devanture entièrement désossée. Le rideau métallique avait joué son rôle protecteur en limitant la casse et en préservant l’intérieur du bureau, mais le sol maculé de terre et de débris de pots de fleurs témoignait de l’âpreté de la bataille livrée en ces lieux. Ce lundi matin, le volet métallique était levé et les locaux totalement accessibles. Sur un des deux piliers centraux, une affichette mentionnait avec humour : « Votre agence reste ouverte… encore plus que d’habitude ».

One thought on “LENDEMAIN QUI DÉCHANTE

  1. Je suis bien triste pour ton quartier Brigitte.
    Et le reste parisien et du pays que je viens de quitter. Cette désolation va finalement, toucher les petites mains qui travaillent dans les banques et pas que.

    Un lointain rappel de subversion pacifiste oubliée, qui, je suis sûre réveillera ton côté de journaliste du sport, avec ce court cours de « révolution cantonale » pas vraiment helvétique.
    https://www.youtube.com/watch?v=uV03WtodrBw

    Comme nous le répète l’analyste économique Charles SANNAT,  » Il est déjà trop tard, mais tout n’est pas perdu. Préparez-vous !  »

    courage à toutes et à tous…

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