MONICA MAGNIFICA

VENI VIDI VITTI

Elle fait partie de ces actrices qui ont du chien, de celles dont on se souvient plus que bien. La façon de jouer avec ses cheveux, de tenir une cigarette, de fixer le vague à l’âme, de laisser sa bouche entrouverte, comme une promesse jamais tenue. Mais toujours retenue. Par elle ou par ses soupirants. Derrière ou devant l’écran

Monica Vitti a aujourd’hui 90 ans. La petite Maria Luisa Ceciarelli (son nom d’état civil), née à Rome, le 3 novembre 1931, débuta au théâtre très jeune, mais ce fut le cinéma qui la projeta sous les feux de la rampe dès 1955. Celle qui devint la muse, l’amante et la compagne du maître Michelangelo Antonioni, donna au cinéma italien des années 1950/1960 une touche particulière, toute de blondeur ambigüe et de beauté froide. Ses apparitions avaient l’étrangeté d’un charme à la fois fort et fragile, l’intensité des choses que l’on espère et que l’on redoute dans le même instant. Si le grand écran ne lui a pas offert les rôles qu’elle aurait mérité durant les années 1970/1980, c’est peut-être que les réalisateurs n’ont pas su tirer parti de son talent et de sa personnalité, ou n’ont pas chercher à capturer la profondeur de son jeu.

Antonioni, qui dut autant à Vitti que Vitti dut à son mentor, avait une devise qui correspond aussi bien à son œuvre qu’à son actrice fétiche : « Dire les choses… le moins possible ». Son égérie ne l’a jamais démenti. Ensemble, ils ont échafaudé une tétralogie d’anthologie : “L’avventura” en 1960, “La Nuit” en 1961, “L’Éclipse” en 1962 et “Le Désert Rouge” en 1964. Quatre titres génériques, synthétiques, axiomatiques… tellement caractéristiques d’une véritable architecture cinématographique, devant laquelle le spectateur vacille, happé par le trouble permanent que distillent des personnages insaisissables et des interactions inexplicables. Quatre films essentiels, comme quatre points cardinaux d’un univers exploré et construit à deux, comme quatre chapitres d’une vie, aussi. Après une décennie de passion commune, le couple se sépara en 1967, mais resta proche, au point d’habiter le même immeuble dans un quartier résidentiel de Rome. Joseph Losey, Alberto Sordi, Vittorio De Sicca, Ettore Scola, Dino Risi, Luis Bunuel, Mario Monicelli… d’autres réalisateurs de renom l’ont également dirigée avant qu’elle ne devienne elle-même réalisatrice. Au théâtre, elle a interprété avec brio Molière, Machiavel, Ionesco, Shakespeare et Brech.

La dernière apparition de Monica Vitti sur grand écran remonte à l’année 1990, aux côtés de l’acteur américain Elliott Gould, dans le film “Scandale Secret”, dont elle fut également la réalisatrice. Par la suite, elle prit petit à petit ses distances avec le septième art, sans que l’empreinte qu’elle y laissa en tant qu’actrice n’en pâtisse le moins du monde. En 1995, après vingt ans de vie commune, elle épousa Roberto Russo, un réalisateur et scénariste italien, qu’elle avait connu alors qu’il était chef opérateur. Dans les créations de ce dernier, il est souvent question d’un amour fou, exubérant et perturbant, échevelé et indompté. Cherchez la femme…

Les années 2000 ne seront guère clémentes avec Monica Vitti. Atteinte de la maladie d’Alzheimer, elle vit toujours à Rome, mais seule une poignée d’intimes la côtoie de près. La trahison de sa mémoire était-elle le prix à payer pour tous ses magnifiques regards perdus, ses appels aux sentiments indéfinissables, ses incantations insistantes aux turbulences de l’absence, à l’embrasement du silence ? Reste sa jeunesse indélébile, fixée à jamais sur la pellicule cinématographique, nimbée de ce halo blond argentique, à peine voilé par les volutes d’une cigarette ô combien sensuelle. À jamais incandescente. À jamais évanescente.

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