INHUMAIN

L’ASSASSINAT  D’HERCULE


Les faits remontent à un peu plus d’un an. Hercule n’arrivera jamais à cet âge. Jeune mâle d’à peine dix mois, il avait été recueilli par Alain Martin, propriétaire du Domaine de Monceau, en Seine-et-Marne, un parc de 170 hectares où s’ébattent librement biches, cerfs, daims, chevreuils, sangliers et autres animaux sauvages. Théoriquement, le parc est privé. Dans la réalité, braconniers et chasseurs indélicats n’hésitent pas à détruire les clôtures ou découper les grillages pour venir assouvir leurs bas instincts sans le moindre scrupule.

Hercule n’aura guère eu de chance dans sa courte existence. Avec deux de ses frères, il fut découvert en pleine nature, abandonné à son sort peu après sa naissance. En de telles circonstances, la règle est de laisser les nouveaux-nés là où ils sont, afin que la mère puisse les retrouver un peu plus tard. Malheureusement, la laie, peut-être elle-même tuée par des chasseurs, n’est jamais revenue les chercher. La nuit a été fatale à deux des trois marcassins. Au matin, seul Hercule respirait encore, tremblant, affaibli et blotti contre les corps sans vie de ses deux frères. Alain Martin n’eut d’autre choix que de le recueillir pour l’arracher à une mort certaine. Il l’a veillé, l’a nourri au biberon, l’a aimé comme on chérit un animal de compagnie : « Ce n’était pas qu’un animal, c’était mon bébé. Je me serais fait enterrer avec Hercule tellement je l’aimais. C’est le seul animal que j’aie vraiment considéré de compagnie. Il me suivait partout. C’est dingue. J’ai soixante ans. Certains vont penser : « Ce mec-là, il est complètement malade. Il a un pète au casque… » Mais les images de l’assassinat d’Hercule sont insupportables. C’est trop dur… Il avait dix mois, il était beau quoi… Il ne demandait juste qu’à vivre tranquillement avec nous. »

La fin tragique du pauvre Hercule est aussi abjecte que révoltante. Le début de la séquence filmée ne laisse place à aucun doute. On voit bien qu’il s’agit d’un jeune sanglier domestiqué. L’animal n’a pas peur de l’homme. Au contraire, il recherche le contact. Il trottine au milieu des chasseurs, remuant la queue, se frottant à leurs jambes, se dressant sur ses pattes arrières pour solliciter des câlins, comme ceux qu’il avait l’habitude de recevoir quotidiennement. La scène est quelque peu surréaliste. Un sanglier déambulant amicalement sur un chemin de terre, au beau milieu d’un groupe de chasseurs qui plaisantent et rigolent devant tant de désinvolture ; la situation est cocasse. Cela aurait pu être une belle histoire, pleine de gaieté, d’insouciance et d’optimisme. Une histoire que les bambins aiment entendre avant de s’endormir. Un conte pour enfants qui se termine bien… jusqu’à ce qu’un abruti exécute Hercule d’une balle en pleine tête, à bout portant, pour ne pas dire à bout touchant.

Mais comment peut-on être dérangé à ce point ? Comment peut-on être aussi cruel, ignoble, dégueulasse… Il n’y a pas de mots assez forts pour exprimer le dégoût qui suinte de cette exécution. Ce sale type, qui couvre de honte tous les chasseurs, est une sombre brute qui n’a aucune circonstance atténuante. Ce n’est pas un acte de chasse qu’il comment mais bel et bien un acte de barbarie. La méchanceté, la lâcheté, l’indignité à l’état pur. Le sanglier fait montre de bien plus d’humanité que lui. Le pire, dans cette affaire, est l’absence totale de sanction à l’encontre du tueur. La gendarmerie a mené son enquête correctement mais la machinerie s’est vite enrayée. La justice des hommes n’est pas faite pour les animaux. Fin 2020, le parquet de Melun a jugé bon de classer l’affaire sans suite ! Aujourd’hui, d’Hercule, il ne reste plus que cette photographie un peu floue des jours heureux, trop éphémères, qu’il coula auprès de son ami Alain.



Cette injustice flagrante a poussé Alain Martin à rendre le débat public. Invité par de nombreuses rédactions, dont celle de TPMP, sur C8, il a fourni un témoignage émouvant (voir vidéo en fin d’article). Demeurant très digne, il a posé les vraies questions. Il a dénoncé les irrégularités et l’omerta qui règnent dans le monde des chasseurs. Il a regretté le silence coupable de la Fédération Nationale des Chasseurs. Ce sylviculteur, qui a voué sa vie à la préservation de la forêt et au respect de la nature, déplore les nombreuses infractions et l’impunité totale des contrevenants. Une collection de clichés macabres confirme ses allégations : animaux estropiés, blessés mortellement, agonisant longuement, criblés de chevrotine et laissés sur place. Un peu avant Hercule, ce fut Biniou, un grand cerf magnifique, qui succomba après avoir reçu une balle dans l’épaule. Les munitions employées pour tirer le gros gibier, souvent des balles expansives, laissent peu de chances de survie à leurs victimes. Touchées, tuées. Dernièrement, c’est encore une laie suitée (une femelle suivie de son ou ses petits) qui a été abattue, laissant cinq marcassins orphelins.

La vidéo de la mort d’Hercule, cumulant des millions de vues sur le net, a provoqué la colère des internautes et les réactions ulcérées d’associations de défense des animaux. La Fondation 30 Millions d’amis est également entrée dans la bataille. La secrétaire d’État chargée de la Biodiversité, Bérangère Abba, et la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, ont exigé une enquête impartiale de la part de l’Office Français de la Biodiversité. Posture opportuniste, baratin de pure forme, tactique démagogique ? Il faudra juger les actes, non les paroles.

Dans la mythologie romaine, Hercule, fils de Zeus, était considéré comme un dieu agricole évoquant la force, l’abondance, la générosité et la bonne foi. Son fils Palas était le dieu des bergers. Le lien d’Hercule avec la terre, les récoltes et la nature était très fort. Parmi ses douze travaux, dix concernaient des animaux, dont la capture du sanglier d’Erymanthe, un animal colossal, et celle de la biche de Cérynie (aux pieds d’airain), pour laquelle il dut s’expliquer avec Artémis, déesse de la chasse. À Liverdy-en-Brie, là où se trouve le domaine de Monceau, le jeune sanglier défunt n’a pas eu le temps d’accomplir un énorme labeur, mais son sacrifice servira peut-être à déclencher, enfin, une grande lessive dans le cloaque des chasseurs impies. Une tâche qui relève de la purge des écuries d’Augias.

2 thoughts on “INHUMAIN

  1. Toutes les histoires d’amour méritent que l’on s’y attarde. Celle-ci en était une. L’amour a plusieurs noms et la connerie des hommes insensibles n’en a qu’un : Homme ! L’homme demeurera en tout temps un loup pour l’homme. Merci pour ce témoignage poignant qui interroge sur nos contemporains…

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