LITTLE RICHARD

5 DÉCEMBRE 1932  –  9 MAI 2020



Richard Wayne Penniman est le troisième-né d’une famille de douze enfants (sept garçons et cinq filles). Il voit le jour le 5 décembre 1932 à Macon, non pas la capitale du Mâconnais, préfecture du département de Saône-et-Loire en France, mais la ville américaine de Géorgie, état du sud-est des USA. La famille ne roule pas sur l’or et se conforme à des préceptes moraux très stricts, trop stricts sans doute, pour le jeune Richard. Elle cristallise une ambivalence qui le poursuivra toute sa vie : son grand-père et son oncle sont prêcheurs, tandis que son père est tenancier de bar, de bouge serait plus juste, et négociant en alcools forts, ou de contrebande selon les époques. Avec une jambe plus courte que l’autre, une voix suraigüe et des attitudes plus qu’ambigües, le jeune garçon gagne rapidement le surnom de Little Richard.


Outre son attrait pour la musique, l’adolescent fait montre très tôt d’un caractère aussi fort que sa constitution parait fragile, d’où un second surnom : “The Warhawk” (le faucon de guerre). Sans doute veut-il déployer ses ailes un peu trop tôt, ou du moins commet-il l’imprudence de révéler ses penchants homosexuels à ses proches : il est aussitôt éjecté hors du nid familial, mais trouve refuge chez des voisins, une famille blanche du quartier. Son père le renie avec cette phrase terrible : « Mon père a eu sept fils et moi aussi je voulais sept fils. Tu as tout gâché : tu n’es qu’une moitié de fils. » Ayant été bercé par le gospel, puis s’étant initié au piano, il continue un temps à fréquenter les églises et les chorales paroissiales mais glisse progressivement vers le Rhythm ‘n’ Blues. À 15 ans à peine, il construit sa légende sur les planches de scènes clandestines, au sein de troupes ambulantes ou en compagnie d’artistes marginaux. Il se travestit en dragqueen, ce qui n’est pas sans risque dans l’Amérique puritaine et raciste de la fin des années 1940 / début des années 1950. Ses robes à froufrou, ses coiffures Pompadour et son maquillage attirent l’attention mais ce sont ses prestations vocales et musicales qui sidèrent le public. il fait alors la rencontre de Billy Wright, surnommé “le Prince du Blues” et très porté sur le Jump Blues, un genre de blues au tempo élevé, avec des colorations swing et des vocaux syncopés, le tout soutenu par des saxophones omniprésents. Billy privilégie un look particulier : fine moustache, coupe de cheveux bouffante, longues vestes et pantalons brillants. Tiens, tiens… Grâce au parrainage de son nouvel ami, Little Richard signe un premier contrat chez RCA en 1951. Étape importante mais non décisive. En février 1952, son père, qui le considérait encore et toujours comme le raté de la famille, est abattu par balles devant son bar. Pas rancunier pour un sou, Little Richard enchaîne les petits boulots pour aider la famille à s’en sortir. Le week-end, il continue à se produire au sein de divers groupes locaux, tel “The Upsetters”, avec lesquels il affirme une présence scénique hors du commun.


Plongeur-serveur le jour, chanteur-performer la nuit ; le scénario est alléchant pour une fiction grand écran à Hollywood, mais à 130 km d’Atlanta, dans la réalité étriqué d’un quotidien aux odeurs de friture, c’est une autre histoire… qui aurait pu s’arrêter là sans une deuxième rencontre capitale. Celle avec Lloyd Price, autre star du rythm and blues. Pressentant le talent et l’énorme potentiel de celui qui n’est alors qu’un petit serveur au restaurant Greyhound de Macon, il le convainc d’envoyer une maquette à un label de Los Angeles : Specialty Records. Après dix mois d’attente incertaine, un enregistrement est programmé en septembre 1955, dans un studio de La Nouvelle-Orléans. La séance est anodine, pas vraiment ennuyeuse mais pas vraiment emballante, dans un style rythm and blues un peu trop convenu et déjà vu. Survient un moment de pause comme tant d’autres, durant lesquels les musiciens posent leurs instruments pour se rincer le gosier, allumer une clope et se raconter des blagues de musiciens. Little Richard se met alors à faire le show, debout devant le piano, martyrisant le clavier, gesticulant et montant sa voix à l’excès. Ses pitreries amusent les techniciens. Tout le monde se marre… jusqu’au moment où il prononce sa formule magique : « Awopbopaloobop-alopbamboom » ! Il balance “Tutti Frutti” dans les micros. L’effet est immédiat. La machine est lancée, sa carrière aussi. Little Richard vient de prendre un virage rock’n roll à 200 à l’heure. Le disque sort en décembre 1955. En quelques semaine à peine, il atteint le million d’exemplaires. Seule concession consentie : certaines paroles ont dû être modifiées. Le passage originel : « Tutti frutti, chouette popotin, si ça ne rentre pas, ne force pas » a été travesti en : « J’ai une petite amie Sue, qui sait exactement ce qu’il faut faire. »  Et lors du couplet suivant, c’est Daisy qui prend le relai. On est loin du registre pâtissier ou d’un dessert glacé à la Banana Split. De 1955 à 1957, la source jaillit sans interruption : “Long Tall Sally”, “Rip It Up”, “Lucille”, “Keep A-Knockin”, “Good Golly, Miss Molly”…

L’inspiration/aspiration de Little Richard séduit tout son monde, à commencer par ses musiciens, qui quittent l’orchestre de Fats Domino pour le suivre en tournée, d’autres artistes tels Bill Haley, Elvis Presley, Cliff Richard, Pat Boone, etc, qui se ruent sur ses chansons pour les interpréter et bien évidemment le public, qui devient rapidement accro à son hystérie et ses transes musicales. Des jeunes filles frénétiques lui balancent leurs petites culottes sur scène. Il feint la stupeur, lui qui n’a pourtant rien d’une vierge effarouchée, et pousse des petits gloussements très suggestifs. Ironie du sort, le petit homo, qui mesure à présent 1m80, viré de chez lui pour cause de déviance sexuelle, affole les femmes de tout le pays. Pire, ce travesti occasionnel devient l’idole des tous les jeunes américains, qu’ils soient noirs ou blancs. Seuls trois musiciens noirs, Louis Armstrong, Fats Domino et Chuck Berry, avaient réussi cet exploit, mais dans un registre beaucoup moins sexuel. Little Richard est au sommet de sa gloire. En compagnie de Gene Vincent et Eddie Cochran, il embarque pour une grande tournée australienne… qu’il quitte brutalement en annonçant l’interruption de sa carrière ! Il jette tous ses bijoux (valeur estimée : 20.000 dollars) dans le port de Sydney et rentre dare-dare aux USA. Il annonce son retrait de la scène et sa conversion à l’église adventiste du septième jour. Le Tout Puissant lui a ordonné d’abandonner le rock’n roll pour se consacrer à la religion ! C’est un rêve apocalyptique, des boules de feu se transformant en réacteurs d’avion en flammes, qui est à l’origine de sa décision. Les fans sont sous le choc, les producteurs aussi. Leur dieu est redevenu Richard Penniman. Il épouse Ernestine Campbell, secrétaire de la congrégation évangélique “Church of God”, adopte un fils, prend des cours de théologie et se consacre au prêche, comme son grand-père et son oncle avant lui. Tout juste enregistre-t-il quelques morceaux de gospel sous la direction de Quincy Jones. Cette retraite dure quatre ans.


En 1962, les démons du rock’n roll le reprennent. Little Richard is back ! Il embarque pour une tournée européenne qui débute en Angleterre. Il y rencontre un groupe qui commence à faire parler de lui : The Beatles. John Lennon admire la force rock et le charisme du personnage. Paul McCartney adore ses improvisations et vocalises haut-perchées. De ces jeunes Anglais, à qui il prédit un avenir doré, Little Richard dira plus tard : « Si je ne les avais pas rencontrés, j’aurais juré qu’ils étaient noirs » ! Dès 1964, les Beatles lui rendent un hommage unique avec une reprise étourdissante de “Long Tall Sally”. Les Rolling Stones succombent au charme de Little Richard peu après les Beatles, tout comme David Bowie, qui lui pique son trait de khôl sous les yeux et son ambigüité sexuelle. Les artistes que Little Richard a influencé ou avec qui il a collaboré sont légion : The Beach Boys, Canned Heat, Sam Cooke, Jimmy Hendrix, Count Basie, Billy Preston, Jefferson Airplane, Elton John, Creedence Clearwater Revival… sans compter tous ceux qui ont allégrement pillé son répertoire des années durant.

La fin des seventies replonge Little Richard dans le grand chaos. Un remake de sex and drugs and rock’n roll. Alcool, cocaïne, héroïne, orgies, excès en tout genre, il perd pied à nouveau. Un de ses frères, compagnon de débauche, meurt brutalement en 1976. L’année suivante, une nouvelle retraite spirituelle est décidée : cure de désintoxication, prêche et gospel. Le phénix de Géorgie disparait, puis renait sous les projecteurs une décennie plus tard. En 1986, il est l’un des tout premiers à intégrer le Rock and Roll Hall of Fame, véritable panthéon américain du rock et de la culture populaire. Le cinéma fait appel à lui dans une douzaine de longs métrages et téléfilms. De 1985 à 2008, les séries tv ne sont pas en reste et le sollicitent copieusement : Deux Flics à Miami, Columbo, Alerte à Malibu, Les Simpson, Las Vegas, Les Feux de l’Amour, pour n’en citer que quelques uns. Privilège des grands, on lui demande souvent d’y jouer son propre personnage. Ses frasques passées et le parfum de scandale qui l’accompagnaient sur scène ne choquent plus personne, au contraire. Qui aurait pu parier, lors de ses débuts sulfureux, que les productions Walt Disney viendraient lui demander d’enregistrer un disque de rock pour enfants (sorti en 1992) ? Il continue à se produire en concert jusqu’en 2014. À ceux qui s’interrogent encore sur son orientation sexuelle, il se déclare “omnisexuel” et précise : « Nous sommes tous à la fois homme et femme. Le sexe, pour moi, est comme un buffet. Tout ce qui me tente, je le prends. »

Grand parmi les géants, Little Richard s’est éteint des suites d’un cancer ce 9 mai 2020, à Nashville, Tennessee. Il avait 87 ans. Le king/queen du rock’n roll, comme il aimait à se définir, avait du s’assagir quelque peu depuis novembre 2009 et une opération compliquée à la hanche gauche. Il ne pouvait plus se trémousser nerveusement, debout devant son clavier et jouait désormais du piano assis. Mais le siège sur lequel il trônait resplendissait d’un doré éclatant, faisant flamboyer de plus belle ses habits de lumière. On est roi ou on ne l’est pas.

 

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