DE 7 À 77 ANS

L’ÉTERNEL  PLAYBOY


Jacques Dutronc, né le 28 avril 1943 à Paris, a 77 ans aujourd’hui. Confiné en Corse depuis des années, dans la maison qu’avait fait construire Françoise Hardy à la fin des sixties, il fréquente davantage les chats que les humains. Une douzaine d’entre eux l’entoure encore aujourd’hui. À une époque, ils étaient 55 ! S’il a cessé l’alcool depuis plusieurs années, il reste fidèle aux cigares de bonne facture. « De toute façon, le mal est déjà fait », précise-t-il avec nonchalance. Cette désinvolture, ce flegme teinté d’un cynisme attachant, l’ont toujours rendu sympathique auprès d’un très large public. De 7 à 77 ans. Son côté provocateur distancié lui a permis de chanter des choses que certains n’auraient jamais pu dire. Quand on ré-écoute ses chansons, écrites il y a un demi-siècle ou plus, on y déniche souvent des éléments annonciateurs, à peine exagérés, des travers dans lesquels se complaisent nos sociétés, dites évoluées, en 2020.

En pleine crise du coronavirus, la strophe initiale de son premier tube “Et moi, et moi, et moi”, qui le fit connaître dès 1966, résonne étrangement : « Sept cents millions de Chinois. Et moi, et moi, et moi. Avec ma vie. Mon petit chez moi. Mon mal de tête. Mon point au foie. J’y pense et puis j’oublie. C’est la vie, c’est la vie. » La même année, sa chanson “Les cactus” enfonçait le clou : « Dans leurs cœurs, il y a des cactus. Dans leurs portefeuilles, il y a des cactus. Sous leurs pieds, il y a des cactus. Dans leurs gilets, il y a des cactus. Aïe aïe aïe! Ouille ouille ouille! Aïe… Le monde entier est un cactus. Il est impossible de s’assoir. Dans la vie, il y a qu’des cactus…» Le décor était déjà planté. Le progrès social aussi. Avec “L’opportuniste”, sorti fin 1968, le chanteur ne s’embarrassait même plus de métaphores. Le propos était direct : « Il y en a qui contestent, qui revendiquent et qui protestent. Moi je ne fais qu’un seul geste : je retourne ma veste. Je retourne ma veste toujours du bon côté. Je n’ai pas peur des profiteurs, ni même des agitateurs. Je fais confiance aux électeurs, et j’en profite pour faire mon beurre… » Il y a cinquante ans, on pouvait en rigoler. Aujourd’hui, c’en est à pleurer de vérité. La caricature est devenue pire qu’une réalité : une banalité.

Si je le pouvais, je préférerais aussi me retirer dans un coin de campagne, avec des chats ou des chiens. Eux, je suis sûre de les comprendre. Et réciproquement. Au lieu de cela, je reste coincée dans un Paris qui ne s’éveille plus sur rien, même à cinq heures, quand je n’ai pas sommeil. Une bande de moutons lénifiants squatte les télés et les radios pour me seriner “Fais pas ci, fais pas ça”, avec l’humour en moins et l’hypocrisie en plus. Un ancien refrain me revient à l’esprit : « On nous cache tout, on nous dit rien. Plus on apprend, plus on ne sait rien. On nous informe vraiment sur rien… » J’ai l’impression d’être entouré de dragueurs de supermarché, de drôles d’Arsène, de gentlemen cambrioleurs amis des banquiers. Mon voisin me dit que c’est cuit. Merde in France. Le fond de l’air effraie…

Jacques Dutronc n’écrit plus autant et ne chante plus souvent. Ses dernières apparitions sur scène, avec “Les Vieilles Canailles”, (trio formé avec ses compères Johnny Hallyday et Eddy Mitchell) remontent à 2017. Comment l’intriguer et l’inciter à remettre ça sans que la démarche ne paraisse trop hardie ? Je devrais peut-être lui proposer une collaboration, au moins pour l’écriture de quelques titres ? On co-signerait “Les Vieilles Branches”. Avec Dutronc à la baguette, ça pourrait flamber vite fait. Et moi, et moi, et moi, qui aurait probablement chopé le cigare, je me délecterais du spectacle. Et je le regarderais refaire un tabac.

One thought on “DE 7 À 77 ANS

  1. Joli Bien inspiré

    Et j’aime en particulier le paragraphe :
    “Si je le pouvais, je préférerais aussi me retirer dans un coin de campagne, avec des chats ou des chiens. Eux, je suis sûre de les comprendre. Et réciproquement. Au lieu de cela, je reste coincée dans un Paris qui ne s’éveille plus sur rien, même à cinq heures, quand je n’ai pas sommeil. Une bande de moutons lénifiants squatte les télés et les radios pour me seriner “Fais pas ci, fais pas ça”, avec l’humour en moins et l’hypocrisie en plus. .. ”

    C’est ce que je pense aussi…

    RÉSISTONS, RÉSISTONS… à notre manière, avec dérision et intelligence ! Dans ce monde zinzin, soyons des sortes de “zazous” façon 2020* !

    * Pendant l’Occupation, les zazous affichent une attitude « je m’en foutiste », insouciante à l’égard des drames de la guerre, et défiante à l’égard des autorités, qu’elles soient allemandes ou françaises.

    Amateurs de jazz, les zazous affichent une américanophilie et une anglophilie qui ne sont pas de mise. Ils s’inspirent des modes vestimentaires américaines, notamment les grands carreaux du zoot suit, avec un sens du mauvais goût étudié. Ils imitent avec provocation l’élégance gourmée, l’accent, les manières des snobs anglais. Malgré les couvre-feux, ils organisent dans le Quartier Latin, dans les caves du Dupont-Latin et du Capoulade, des concours de danse de style swing.

    Ils portaient leurs cheveux longs et bouffants sur le dessus de la tête, par opposition aux coiffures militaires que la guerre et les restrictions imposent à presque tous les hommes… ”

    https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Zazou

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