MEURTRES TRANSGENRES EN SÉRIE

HONTE  AU  HONDURAS

Quelle que soit la manière dont on le vit ou on l’assume, être transgenre n’est jamais simple dans nos sociétés dites modernes. Le XXI° siècle aura bientôt vingt ans, mais visiblement, certains pays ne sont pas au courant. L’évolution des mœurs et l’acceptation des différences ne font pas partie de leurs priorités. Et quand elles entrent dans leurs préoccupations, c’est à reculons. Ils les envisagent à contre-courant, avec des mentalités et des comportements criminels qui tentent de ramener tout le monde vers un passé ratatiné. Le Honduras fait partie de ces pays où être identifié transgenre est un risque mortel. Plusieurs représentantes de cette communauté viennent de le payer de leur vie en ce début juillet.

Santiago Carvajal, 32 ans, était de celles-ci. Présentatrice de télévision, elle animait une émission intitulée “La Galaxia de Santi”. Ce programme mêlait humour et réflexion. Outre son auto-dérision et ses parodies musicales, Santi y distillait des critiques acerbes à l’encontre des autorités locales et dénonçait régulièrement leurs carences. Elle présentait aussi des reportages sur la communauté LGBT+ des pays d’Amérique Centrale. Vendredi 5 juillet 2019, c’est en se rendant à un studio de télévision locale de Puerto Cortès, ville portuaire au nord du pays, qu’elle a été assassinée en pleine rue. Plusieurs individus ont ouvert le feu sur elle avant de prendre la fuite sous les regards atterrés des passants. Mortellement blessée, elle a été transférée dans un hôpital où les chirurgiens n’ont rien pu faire pour la sauver. Son décès a été annoncé le lendemain, samedi 6 juillet. Sa famille a réalisé une vidéo demandant justice et de nombreux fans ont diffusés des messages de soutien et d’indignation. Sur la page Facebook de “La Galaxia de Santi”, l’un d’entre eux a écrit : « Vole, vole encore plus haut Santi, et continue à scintiller depuis les cieux ». Un autre ajoutait que Santi était maintenant dans la galaxie magique dont elle avait souvent parlé et rêvé, là où personne désormais ne pourra plus lui faire du mal.

Santi Carvajal


Deux jours plus tard, à Comayagüela (ville rattachée à la capitale Tegucigalpa), une activiste transgenre, membre de l’Association Rainbow, était exécutée en pleine ville, selon un mode opératoire analogue. Bessy Ferrera discutait tranquillement avec d’autres transsexuelles, au carrefour d’une avenue et d’une rue très fréquentée, quand une voiture aux vitres teintées s’est approchée. Les deux occupants du véhicule tirèrent quasiment à bout portant, ne laissant aucune chance à Bessy. Atteinte par plusieurs balles, elle fut tuée sur le coup. Ardente défenseuse des droits humains et de la reconnaissance de la communauté LGBT+, Bessy Ferrera venait d’avoir 40 ans. C’était la sœur de Rihanna Ferrera, également transgenre, qui avait brigué en vain un siège au congrès hondurien en 2017. Elle s’impliquait également beaucoup en faveur des personnes atteintes du VIH et vivant dans une grande précarité. Son meurtre odieux, 48 heures à peine après celui tout aussi révoltant de Santi Carvajal, met en lumière une triste réalité qui, malheureusement, n’étonne plus grand monde au Honduras.

Bessy Ferrera

Des statistiques concordantes font état de 330 membres de la communauté LGBT assassinés au Honduras lors de ces dix dernières années ! Dans 96 % des cas, l’enquête n’a pas abouti et les meurtriers n’ont jamais été retrouvés. C’est dire l’efficacité des investigations officielles. Pire : de nombreux témoignages pointent l’attitude agressive des forces de l’ordre à l’égard des personnes transgenres. Il est fréquent de voir des policiers impliqués dans le racket, le viol, le passage à tabac et la persécution de transsexuels. Astrid Ramos, avocate pour Cattrachas, une organisation qui lutte pour les droits LBGT au Honduras, rappelle qu’en 2008, Bessy Ferrera elle même fut battue et presque tuée par des officiers de police. Paul Jansen, directeur du programme Outright Action International, révélait dernièrement à NBC News qu’une styliste transgenre de 38 ans, Antonia Laínez, avait également été abattue par arme à feu le mercredi 3 juillet, à El Negrito, localité proche de Puerto Cortès. La même semaine, un autre media évoquait l’assassinat d’un cross-dresser (travesti plus occasionnel, moins repérable au quotidien) dans la capitale hondurienne.

Pourquoi cet acharnement mortifère à l’égard de la communauté transgenre au Honduras ? Plusieurs facteurs favorisent cette tumeur sociale : au plus haut niveau, présidence y compris, des leaders politiques et religieux foncièrement hostiles à la communauté LGBT, à l’autre extrémité de la société, des gangs mafieux (les maras) ultra violents et une criminalité galopante, entre les deux une corruption et une impunité omniprésentes, le tout saupoudré d’une tradition patriarcale tenace prenant appui sur une culture très hétéronormée. Le Honduras, est le seul pays au monde où la pilule du lendemain est interdite, sa vente ou son utilisation entraînant une peine de prison allant de 3 à 10 ans.

Au sein de la communauté LGBT, les personnes transgenres sont les éléments les plus vulnérables car facilement identifiables dans la vie de tous les jours. Les marginaliser et les repousser au ban de la société en cristallisant à leur encontre une forme de rejet primaire est aisé. Rares sont ceux qui, malgré tous ces obstacles, assument leur transidentité en se hissant au rang de communicants. Lorsqu’ils y parviennent, ils deviennent vite des cibles prioritaires. Leur espérance de vie se compte alors en mois dans ce petit pays dont la population à 88 % chrétienne macère dans une morale rétrograde et une terreur du plus fort. Au Honduras, les transgenres doivent être éliminés pour ce qu’ils sont, mais aussi pour ce que les autres ne doivent pas être.

2 thoughts on “MEURTRES TRANSGENRES EN SÉRIE

  1. Comme toujours, tes propos font mouche et ne s’embarrassent point des fausses pistes si souvent évoquées. Merci pour cet article, qui malgré la relativité de son indice de « mort kilométrique » devrait nous rappeler que de telles horreurs continuent inlassablement à se produire, y compris sous nos contrées soit-disant civilisées, parfois même sous nos fenêtres quand ce n’est pas sous notre nez, en toujours aussi parfaite impunité, pour les mêmes raisons et par la même caste de tarés surarmés sensés nous protéger au même titre que n’importe quel citoyen(ne), alors qu’il n’en est rien et que leur simple existence représente à elle seule le pire des dangers contre lequel aucune « justice » (de pacotille) ne pourra jamais nous épargner.

  2. Je suis horrifiée et consternée. Pour honorer leurs mémoires de militantes, je refuse d’être révoltée.

    « On » nous endort avec des espèces animales ou végétales en voie de disparition.
    Comment l’humain peut-il sérieusement se préoccuper des animaux ou des plantes, pendant qu’il ferme les yeux sur les variétés humaines transgenres, féminines, homosexuelles… menacées aussi de disparition partout dans le monde ?
    Force est de constater, que la plupart des politiques, des écologistes, des religieux… méprisent la diversité de l’expression de la vie. Et au-delà de l’appartenance ethnique, sous toutes ses formes dans la manifestation du vivant.

    Ma réflexion ne pourrait-elle pas inspirer un journaliste engagé, afin de publier un article dans la presse écrite ?

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