INDYA MOORE

POSE  TRANS


Les médias français ont beaucoup parlé d’elle récemment. Certains l’ont même qualifiée de révélation artistique transgenre de l’année 2019. Pourtant, Indya Moore n’est pas réellement une inconnue. Aux USA, depuis deux ans déjà, sa carrière d’actrice et de mannequin suit une courbe ascendante qui ne doit rien hasard. Mais tous ces journalistes et mercenaires du showbiz qui se pressent autour d’elle maintenant qu’elle est dans la lumière ignorent tout de ses heures sombres et des épreuves qu’elle a dû traverser. Jusqu’à son suicide… manqué par la grâce qu’une corde qui n’était pas assez solide !

Indya Moore est née le 19 janvier 1995, à New York, en plein milieu du Bronx, l’arrondissement le plus au nord de la ville américaine, pas vraiment identifié comme un doux repère de Bisounours. Toutefois, dans un premier temps, les dangers et les tourments viennent davantage de ses proches que de la rue. Sa famille obéit à des principes religieux très rigoristes. Être trans parmi les témoins de Jéovah, c’est Lucy dans L’Exorciste. La distribution des rôles pose problème dès le départ. Indya est blâmée, punie, battue, rejetée. Vouloir s’identifier à une autre genre que celui qui lui a été assigné à sa naissance relève forcément d’un comportement déviant. Il faut rectifier ce travers, réparer cette anomalie, corriger cette perversion. Rien n’y fait. Indya ne veut pas faire semblant d’être un autre. Elle sait qui elle est. Elle s’obstine à l’affirmer. Son coming out, à 13 ans, la bannit du domicile familial. Bringuebalée dans des familles d’accueil encore plus hostiles à sa transidentité, elle est humiliée, maltraitée, harcelée, abusée, violentée, persécutée jusqu’à devenir victime de trafic sexuel. À bout, elle décide d’en finir. Elle choisit de se pendre. Elle passe à l’acte… mais la corde rompt. Signe divin ?

Exclue du système scolaire très tôt,  à 15 ans à peine, elle rêve toujours de devenir actrice mais se tourne vers le mannequinat un peu par défaut : « En grandissant, les gens me disaient “Oh, tu devrais être mannequin”. Ce n’était pas une option de carrière dans ma tête ; j’y ai plus ou moins été poussée (…) Je ne pensais honnêtement pas que ce serait possible pour une femme trans racisée ». D’une mère portoricaine et d’un père caribéen, Indya est effectivement typée. Mais ce que certains perçoivent comme un cumul de handicaps (trans + black), Indya va le transformer en un formidable avantage. Elle leur prouve rapidement que leurs deux moins va faire son plus. Dès 2017, elle se fait remarquer lors de la Fashion Week new-yorkaise. Elle défile pour OAK, Gucci, Dior, enchaîne les shootings, pose pour GQ, mais réside dans une auberge de jeunesse d’où elle ne peut s’absenter plus de 24 heures sous peine de voir son lit attribué à quelqu’un d’autre ! Aujourd’hui accueillie dans les plus grands palaces, elle a réussi à faire son entrée dans deux maisons prestigieuses : Louis Vuitton et Calvin Klein…

Curieusement, mais Indya n’est plus à un paradoxe près, ce n’est pas le monde de la mode qui lui a permis d’en arriver là. Le véritable booster de sa notoriété est bel et bien sa prestation devant la caméra. Comme quoi, il faut toujours croire en ses rêves. Indy Moore a crevé l’écran dans une série télévisée américaine diffusée en 2018 par la chaîne FX, petite sœur du réseau hertzien Fox. Intitulée Pose, cette série plonge dans le New York underground des années 1980, la Ball culture, plus un melting  pot socio-culturel dans lequel se télescopent nouvelles tendances littéraires, influences queer, dures réalités des quartiers populaires et clinquant d’un luxe pré-Trump. Indya campe le rôle d’Angel Evangelista, une femme transgenre indestructible à qui la société veut sans cesse rappeler ses faiblesses. Encore un clin d’œil du destin car, de son propre aveu : « On ne peut pas comprendre ça avec un cours de théâtre. Je me trouve chanceuse d’avoir traversé ce que j’ai traversé et d’utiliser cela pour englober l’esprit de ce personnage avec une force que je n’aurais sans doute pas eu si je n’avais pas vécu cette vie ».

Le casting de Pose réunit la plus grande distribution d’actrices transgenres de l’histoire de la télévision. Outre Indya Moore, Mj Rodriguez, Dominique Jackson, Hailie Sahar et Angelica Ross y interprètent des partitions sur mesure. La réalisation d’un épisode a même été confiée à Janet Mock, journaliste transgenre d’origine hawaïenne qui fait ainsi ses premiers pas en tant que réalisatrice tv. Les producteurs européens feraient bien de s’inspirer de cette cohérence, tant sur le fond que sur la forme. Indya y voit une avancée majeure pour la cause transgenre. Elle enfonce le clou : « Pose met en scène des personnes marginalisées très peu représentées à l’écran. Et montre que la famille est celle que l’on se choisit, surtout pour les trans qui sont ostracisées. Elle questionne la peur collective des identités multiples. Juste parce qu’on ne vous ressemble pas, que l’on n’aime pas comme vous, que l’on n’envisage pas la mode de la même manière que vous, on devrait être bannis de la société ? Cette série parle d’amour et prouve qu’on ne doit pas juger quelqu’un en fonction de son genre ou de sa sexualité. Elle déconstruit les idées reçues sur la communauté trans comme le sida, les normes du genre, la hiérarchie des privilèges. Car même au sein de la communauté LGBTQ, il y a de la discrimination ».

De gauche à droite : Mj Rodriguez – Hailie Sahar – Angelica Ross – Dominique Jackson – Janet Mock.

Avec Indya Moore, l’énigme du rouge et du noir prend une autre dimension. Son regard sombre n’est pas triste, tout juste déterminé. Sa bouche pulpeuse, empourprée d’une passion dévorante, articule des mots choisis pour ne rien perdre de ses idéaux. On passe de l’un à l’autre en se demandant quelles turbulences bouillonnent sous sa crinière afro de lion devenu lionne. On est vite fixé en apprenant que la jeune actrice vient de fonder Beetlefruit, une société de production qui lui ressemble : « J’écris et j’ai envie de créer des projets pour les autres, leur offrir davantage d’opportunités, au-delà du genre. Je veux qu’on nous voie comme des êtres humains. L’art est un moyen pour créer de la solidarité dans notre communauté. (…) J’aimerais que l’industrie arrête d’associer l’identité trans au sexe. Si je joue une prostituée, je veux en jouer une qui le fait pour soutenir sa famille et s’assumer, comme Angel dans Pose. Mais je veux aussi interpréter une mère, une super-héroïne, un personnage qui a du pouvoir et s’en sert pour avoir une influence positive, quelqu’un qui dépasse les conventions, qui démolit l’ordinaire et les traditions. Je veux voir des gens de couleur s’aimer à la télé, et un public blanc s’identifier à elles. L’amour, c’est l’amour : blanc, noir, gay, trans. »

Transmission, encore et toujours… Du haut de ses 24 ans, Indya Moore fait décidément preuve d’une lucidité étonnante. Et d’une témérité à toute épreuve. Fait rarissime en télévision comme au cinéma, elle a été choisie pour incarner une femme cisgenre dans une nouvelle série intitulée Magic Hour, adaptation libre du fameux Frankenstein de la romancière anglaise Mary Shelley. Ajoutant les défis aux défis, elle en sera également la productrice exécutive. Un bonheur ne venant jamais seul, elle est la première artiste transgenre à faire la couverture de la version américaine du magazine ELLE (pour le mois de juin 2019). On ne louera jamais assez la mauvaise qualité des cordes made in USA.

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3 thoughts on “INDYA MOORE

  1. INDYA est vraiment une femme exceptionnelle et quel parcours ! Bravo à elle, elle a souffert dans sa vie avant d’en arriver là. Mais maintenant quelle belle carrière de mannequin ! Elle est magnifique : une grande beauté.

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