À mon grand-père.

MORT APPARENTE

JM + Ph

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Mon grand-père est mort comme il a vécu. D’un seul coup. Sans demi-mesure ni compromission. Sournoise, la mort s’est glissée dans son dos un 12 de juillet. Elle l’a surveillé de loin au matin, le laissant se lever et débuter sa journée avec entrain. Le regard torve et la démarche calque, elle l’a suivi en haut du village puis l’a raccompagné à la maison. Il l’a bien fait suer en cette chaude journée d’été. Elle était obligée de le pister sous un soleil de plomb, elle dont la noire invisibilité lui chauffait l’échine. Il a dû lui en cuire de le voir ainsi gambader à droite et à gauche à 81 ans. Midi était son heure, bien qu’un instant elle crût n’y jamais parvenir. Pour un peu, c’est elle qui n’en réchappait pas. Le couloir de mosaïque était frais. Portes et fenêtres étaient ouvertes, comme c’est le cas lors des véritables étés. La maison était accueillante et mon grand-père s’y est réfugié avec plaisir. Il est monté s’attabler. Il était midi moins quelques oublis. Le couvert était mis. Dehors, les oiseaux piaillaient et de la poussière chaude s’envolait avec les brins de paille. Il y avait des bruits d’enfants qui jouent à vélo. La mort, un moment étourdie et perdue à l’extérieur, pénétra à son tour dans la maison. Lentement, silencieusement, sans que l’on ne puisse rien contre elle, pas même la sentir s’approcher, elle monta le grand escalier, passa les hauts rideaux du vestibule. L’un d’eux sembla frémir mais ce n’était qu’un courant d’air. Elle marauda par l’entrebâillement de la porte puis investit la cuisine pour tout à coup s’arrêter net. Quelque chose n’allait pas. Mon grand-père n’était pas à la bonne place. Elle avait rendez-vous avec lui plus à gauche, près du fourneau et de la caisse à bois. Lui n’était même pas encore assis à table..

Jean Malher Jardin
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« Tiens, je vais redescendre à la cave chercher une bouteille de pinard ! » s’exclama-t-il en joignant le pas à la parole. La mort crut défaillir. Mon grand-père avait déjà avalé les premières marches qu’elle était à peine sortie de la cuisine. Elle était au bord de la crise, livide, décontenancée, presque pâle. Elle qui a horreur de l’imprévu, sauf lorsqu’il esquisse ses noirs desseins, dût se retaper tout le trajet de la cuisine à la cave et vice versa, descendant et remontant l’escalier, maugréant, se prenant la faux dans les coins de portes et les rideaux. Elle pensa devenir folle. Mais la mort n’a droit à aucune fantaisie. Elle tient trop à son silence. Mon grand-père déposa la bouteille sur la table et s’assit dans son grand fauteuil près du fourneau. Et de la caisse à bois. La mort, essoufflée, courbatue et desséchée, s’appuya un bref instant sur le coin supérieur de la télévision. Mon grand-père, ni fou ni muet, fronça légèrement les sourcils et la fit tressauter. « L’écran est un peu trouble, tu ne trouves pas ? » lança-t-il à ma grand-mère qui préparait la salade. Elle lui répondit : « Non va, Jean ».
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Jean+Paule salon
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Mon grand-père, Jean Malher, venait de fermer ses yeux, calé dans son fauteuil, les pouces dans ses bretelles. Éberluée par tant d’audace et de mépris à son égard, la mort avait bondi à sa rencontre, de peur de n’être plus assez forte pour le combattre quelques dixièmes de secondes plus tard. Elle frappa du plus fort qu’elle pût. Mon grand-père ne broncha pas. Ses paupières demeurèrent closes. Son souffle s’assoupit. La mort resta plantée devant lui, étonnée et déçue. Pendant que ma grand-mère téléphonait au médecin de famille, il dévisagea brièvement l’intruse. C’était donc cela. Vu de l’autre côté, ça n’était pas si renversant. Il s’en était parfois douté. A présent, il discernait.

Lorsque les secours arrivèrent et tentèrent plus que l’impossible, la mort était toujours là. Des fois qu’il lui prit une autre idée saugrenue. Par cette chaleur, elle n’aurait pu survivre, ou plutôt surmourir, à une incartade supplémentaire. La mort resta donc là, entre les objets et l’angoisse, entre les personnes et leurs ombres, pour s’assurer de la situation et torturer l’espoir. Elle eût aimé qu’il la suppliât, qu’il lui demandât un répit, une faveur. Rien. La mort ne put obtenir la moindre plainte, ne put exploiter le moindre signe de faiblesse. Jean Malher s’en allait d’un pas régulier, sans hésitation, la tête haute, comme il avait traversé cette matinée-là, comme il avait parcouru son existence. Une telle sérénité la fit enrager d’avoir agi si précipitamment en se sentant démasquée près de la télévision. Peut-être aurait-elle dû s’y prendre autrement pour ne pas avoir à essuyer tant d’indifférence. Elle ne savait plus.
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JM 1907-1988.

Lorsqu’on emmena mon grand-père sur un brancard, histoire de tenter une dernière folie dans l’ambulance, je sais bien, moi, que Jean Malher était déjà occupé ailleurs. Peut-être décocha-t-il un dernier coup d’œil distrait à ce remue-ménage trop concret. Vues du dessus, les choses sont toujours un peu plates. Les gens ont la tête sur terre. Les portières claquèrent. Les voitures rouges prirent le chemin de l’hôpital. Sur les trottoirs, la poussière d’été et la paille poursuivaient leur sarabande. Dans la cuisine, où tout était resté tel quel, on entendit un petit bruit. Un bruissement plus exactement. Entre la fenêtre et le téléviseur. C’était la mort qui venait de s’évanouir. Sans vie. Mon grand-père était parti avec la sienne.
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Papy Jean faucheur

7 thoughts on “

  1. J’espère partir comme ton grand-père un jour prochain, tranquillement, sans souffrir, pour retrouver mes amis, ceux que j’ai tant aimés et qui m’ont quitté (Kim et Igor).

  2. Voici le texte qui changea ma vie. Son auteur l’avait égaré et le recherchait comme un damné. Au point de me demander si je n’en possédais pas une copie. A moi ! Le king du bordel désorganisé. Sûrement le type qui a perdu le plus de clefs de toute la galaxie. J’ai même perdu une jambe, une après-midi de mai, dans un « Chaus’Land » de Lorraine, c’est dire ! Alors un texte que j’avais lu tellement de fois, au point de le connaître par cœur. Le perdre, où l’égarer, c’était presque un devoir. Il faut dire que pour moi, c’était toute une fierté. L’auteur me l’avait fait lire, si ma mémoire est bonne, juste avant qu’il ne remporte un concours, avec cette nouvelle. Quelques années après, P.E. me posa donc cette fichue question :  » Tu te souviens… le texte… Mon Grand-Père ? La mort ! Bien sûr que je m’en souvenais… Et même beaucoup plus. Mais j’étais piégé. Je ne pouvais pas lui faire l’affront de le recopier, de mémoire, et je me disais aussi :  » Comment a-t-il fait pour ne plus l’avoir en sa possession ? C’est impossible. Il a plus de mémoire qu’un Pentium XX, et ces documents, que ce soit un post-it, ou un mémoire de philo, sont tous rangés par ordre alphabétique, dates et sujets. Vous arriveriez à imaginer De Vinci en train de demander au pizzailo du coin :  » Dis. Tu n’aurais pas vu Mona Lisa ? » Enfin, quoi qu’il en soit, ce texte est là. Ad Vitam Eternam. Lisez le. Vous verrez combien est belle l’imagination de mon Ami. De mon Maître.

  3. Magnifique récit ! On nous annonce d’emblée la fin, on connaît le port d’arrivée mais c’est le parcours qui nous fait oublier le destin de Jean, si délicieusement raconté, à déguster lentement… en espérant que Jean soit encore là et triomphe sur la mort ! Bel hommage à ton grand père !!

  4. Je viens de lire pour la troisième fois ton recit, et je viens d’en comprendre toute la subtilité.
    Un putain de pied de nez à cette mort certaine et inévitable.
    Ton grand père est un héros, car il n’a pas eu peur devant la faucheuse.
    Bravo pour ton article.

  5. Très beau texte Brigitte. Une sublime plume.
    Je me souviens de notre rencontre haute en couleur près du lac d’Enghien où nous étions « en stage » pour Pink TV.
    Tu m’as surprise et tu m’as fait beaucoup rire par tes traits d’esprit.
    Tu partageais la chambre d’Annabelle qui a, elle aussi, défié la grande faucheuse avec beaucoup de dignité.
    Sous ta plume, la mort est battue à plate couture.

    1. Quelle belle surprise que la tienne avec ce commentaire délicatement coloré lui aussi. Des couleurs sentimentales, des couleurs d’automne, des couleurs ombrées d’une douce lumière, celle de la flamme qui unit le vivant à l’autre monde. Je repense aussi à Annabelle quelquefois, sans forcément savoir pourquoi ni comment sa discrète présence resurgit en ma mémoire. Son petit sourire allumant sa frimousse tendre et attentive. Notre colocation dans ce grand hôtel sur les bords du lac fut un délice. C’était une plage singulière, prémisse d’une saison étrange. Un automne, encore une fois, mais un automne qui annonce le printemps ; celui d’une belle aventure où le rose balayait les feuilles mordorées avec une illusion collective réconfortante. Je l’ai vécue comme une rentrée des classes formidable, avec de nouveaux amis et l’envie d’apprendre, de découvrir, de partager autant de présents qu’un futur immédiat peut esquisser dans les têtes et les cœurs, sur les ondes et les écrans, quand bien même se révéleraient-ils de fumée dans le dessein de nos dirigeants. Je me souviens de ton regard, chère Laurence, délicatement photographique et féminin. Parfois, je regrette de ne pas assez dire sur le moment ce que j’écris par la suite. C’était un regard complice, solidarité tacite, que l’on sent durable et sincère. Ton petit mot d’octobre en est la preuve, dix ans plus tard. Où qu’elle nous prenne, à un moment ou un autre, la grande faucheuse n’y pourra rien changer et c’est notre vengeance par anticipation de le lui rappeler. Ceci dit, ce n’est pas une excuse pour si peu nous revoir. Faisons-nous ce plaisir un de ces quatre, avant les frimas qui arrivent toujours trop tôt. Promis, juré, craché, comme Boris.

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