Par delà les dreamcatchers…

Par delà les dreamcatchers…

Navajo Two Spirit

Quand chaque matin, je pars sur le sentier de la guerre urbaine, avec une volée de regards obliques et de médisances sournoises que la société bien pensante décoche dans mon dos, je songe à Yellow Head, Waksenna, Pipe Bridge, Hosteen Klah, Little Horse, We’wha, Osh-Tisch, Rabbit Tail et tous les autres, célèbres ou pas. Tous mes semblables qui peuplaient les vastes prairies d’Amérique du Nord et se réclamaient du troisième genre.

Ben v’la aut’chose maintenant ! Des travelots chez les Peaux Rouges ! L’aurait pas un peu forcé sur l’eau de feu ou le calumet, la Boréale ?! Ça se saurait, ce truc-là, tout de même ! John Wayne en aurait parlé dans ses films. Ronald Reagan aussi !
Que nenni ! Les conquérants venus de la vieille Europe ne se sont jamais étendus (si je puis m’exprimer ainsi) sur les relations entre garçons dans le Nouveau Monde, et la tradition des berdaches, hommes habillés en femmes au sein des tribus indiennes, fut enterrée bien plus profond que la hache de guerre.
Pourtant, ceux que l’on nomment aujourd’hui transgenres dans nos sociétés modernes existaient bel et bien chez les Sioux, Cheyennes, Navajos, Mohaves, Illinois, Crows, Zunis, Hopis et autres Pawnees… Plus de 150 tribus attestent très tôt de la présence de cette trans-identité à travers tout le continent nord-américain. Se revendiquer d’une telle dualité n’était pas à la portée du premier venu et le berdache était une personnalité remarquable, dans tous les sens du terme. Hermaphrodite, on le qualifiait de “nadleeh“ : élu des dieux. Le plus souvent androgyne, son ambiguïté était vue comme une marque divine. Il prenait place alors au sein du ‘’Two Spirit People’’. En combinant les deux attributs, féminin et masculin, il personnifiait cet état d’hozho, d’équilibre et complémentarité, notion omniprésente dans la culture indienne.

Ces ‘’Êtres-aux-Deux-Esprits’’ étaient acceptés et pleinement intégrés dans ces tribus réputées guerrières, où l’accomplissement de l’homme passait par les honneurs de la guerre. Leur choix particulier les contraignait alors à abandonner les privilèges masculins et accepter les tâches des femmes. Un berdache pouvait devenir deuxième ou troisième épouse d’un guerrier ou d’un chef, mais son statut le reliait à une forme d’androgynie spirituelle qui le menait souvent aux fonctions de medecine-man, ou “hee-man-eh“. Très appréciés des jeunes, les hee-man-eh étaient des entremetteurs-marieurs reconnus, sachant plaider les sentiments. Leur rôle de médiateur se situait également entre le physique et le spirituel, d’où leur aptitude à la voyance, maintes fois évoquée.

Ils étaient conviés aux expéditions guerrières alors que les squaws en étaient bannies. L’Indien vivait dans la peur du rythme biologique féminin. Un simple coup d’œil d’une femme ayant ses règles pouvait contaminer le sang du guerrier et le priver des célestes vallons promis aux héros tombés les armes à la main. Les hee-man-eh ne se faisaient donc pas prier pour servir de substituts sexuels dans les concentrations de valeureux braves surexcités par l’approche du combat. Les sages leur demandaient de calmer particulièrement les jeunes les plus fougueux, avides de premiers honneurs et parfois auteurs d’assauts kamikazes.

En tant que guérisseurs, ils s’occupaient habilement des blessés, mais dirigeaient aussi la danse du scalp, après avoir éventré et émasculé les cadavres ennemis ! Infirmiers, psychologues, sexologues, légistes et gynécos, ils pouvaient passer de la célébration de funérailles à la fonction d’accoucheur pour laquelle ils étaient réputés.
Toujours cette balance qui fait qu’aucun élément ne domine. Maintenir cet équilibre d’être “bi-spirituel“, dont on prétendait qu’ils marchaient là où les autres avaient peur de marcher et s’en iraient là où personne d’autre n’irait.

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Les langues fourchues moqueront la mémoire de ces grands chamanes d’un autre genre et d’un autre temps en l’accolant à la silhouette brisée de transsexuels discrédités, égarés sur le trottoir d’un autre siècle et d’un autre sexe… Prudence ; on peut louer son corps sans vendre son âme. « Avant de juger son frère, il faut avoir marché plusieurs lunes dans ses souliers ». Méditer ce proverbe indien ferait le plus grand bien à certains missionnaires de la bien-pensance, abonnés à l’ancestrale habitude de ne pas voir plus loin que le bout de son sexe.

Je ne sais pas si le Grand Esprit existe et si tout finit vraiment par s’équilibrer. Je sais seulement que la nature -ou autre chose- m’a fait différente, m’a faite divergent. Singulier et pluriel en même temps. D’aucuns m’assurent qu’on ne peut pas rester entre deux genres, qu’il faut choisir son camp, et que personne n’a jamais été et ne sera jamais de taille à lutter contre aucune société sur ce point précis. D’autres ont plaisir à échanger avec nous en convoquant une évolution des mentalités et une reconnaissance inévitable de l’identité transgenre. Mais au fond d’eux-mêmes, ils demeurent persuadés que mes copines et moi, nous nous sommes engagées sur le sentier d’une guerre perdue d’avance. C’est omettre un détail essentiel : nous n’avons pas la même notion de ce qu’il y a à perdre ou à gagner dans la ou les batailles que nous livrons.

Bien que théoriquement dispensés de combats, bon nombre de Deux-Esprits indiens s’y illustrèrent avec audace et courage, affirmant leur côté marginal tout en prouvant qu’ils n’étaient pas en marge de leur société. Notre combat d’avant-garde rejoint un précepte amérindien très ancien :

« Un être humain est ce que la nature ou ses rêves font de lui.
Nous l’acceptons tel qu’il est, pour ce qu’il veut être. »

Double One

9 thoughts on “Par delà les dreamcatchers…

  1. Merci pour nous faire part de cet article purement pédagogique. Quant aux être humains, et à ce que la nature ou leurs rêves font d’eux, je ne le sais que très bien, et j’approuve. Il reste cependant certaines énigmes;  » Pourquoi les volées de regards obliques émanent-elles toujours de conservateurs vinaigrés. Pour ne pas dire de Corps Nichons….

  2. Ohodamaya, kwaswa.

    Ça veut dire « respect, ange de dieu » (kwaswa est un prénom féminin en langue lakota, qui était parlée par les sioux)

    Oui ate (père), je viens de passer 15 minutes sur des sites de traduction de lakota pour arriver à cela.

    C’est biennnnn de faire des enfants, regarde ce qu’ils font 25 ans plus tard 😀

    1. Je vois. Et ce que je lis, je l’entends. Et cet entendement me plait. Tu chemines sur le sentier de la sagesse indienne avec justesse. Au sens du juste. Deux proverbes amérindiens t’accompagnent. « Choisis bien tes mots car ce sont eux qui créent le monde qui t’entoure » (précepte Navajo). Et aussi : « Traitez bien la terre ; elle ne vous a pas été donnée par vos parents, elle vous a été prêtée pour vos enfants. » Citation attribuée à Crazy Horse, célèbre chef Lakota. La voie et la voix choisies par toi te guident entre les deux… Hugh !

    2. Immergée depuis quelque temps dans dans la culture amérindienne, j’ai lu avec grand intérêt cet article. Passionnant. Ils ont tout compris bien avant l’homme blanc qui croit tout savoir et ne sait rien de la vraie vie au final. Plein de bisous.

      1. Tout à fait d’accord ! Quand on pense qu’en plus l’homme blanc se targuait d’apporter à ces peuples la civilisation et les bienfaits du progrès. Une prophétie Cree apporte une réponse cinglante, qui prend davantage de sens chaque jour : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas ».

  3. Waste (prononcer wouachté) Mitakuyé Oyasin
    Voilà du lakota (sioux) qui signifie :
    C’est bien, toi et vous tous, les êtres qui êtes liés à moi d’une façon ou d’une autre.
    Voilà ce que ces êtres Wakan (sacrés) auraient pu te dire Brigitte.
    Un gros bisou d’un (e) Two Souls comme toi

  4. Bonjour Brigitte.
    Moi, c’est tipi… on sait ce que c’est ( une grande tente indienne). Mon premier nom trans était « Awendela » signifiant « le matin » en Sheroke. Je suis passée par « ohanzee » (l’ombre ). Pourquoi les avoir abandonnés (quoique, avec internet), je n’sais pas…
    Enfin bref, pour ce « double esprit », le tansgenre Amérindien, on peut en voir un beau et sympa dans Little Big Man, le film avec Dustin Hoffman, Simon et Garfunkel à la musique…. C’était du film, à c’tépoque…

    1. Entièrement d’accord ! Little Big Man est un chef d’œuvre à plus d’un titre. Dustin Hoffman y délivre une formidable interprétation, tout en finesse et variations sensibles. Il rééditera d’ailleurs la performance douze ans plus tard avec Tootsie ! Récemment élu et confirmé meilleur film de tous les temps (selon une enquête internationale menée dans 80 pays et publiée par le très influent « Watch and Listen »), ce film apporte un autre éclairage et une autre réflexion à propos de l’éternel va et vient entre masculin et féminin. À voir et revoir sans modération.

  5. Le problème de l’homme blanc à cette époque est qu’il était devenu chrétien et en avait adopté tous les préceptes… si l’homme blanc n’avait pas rejeté ses dieux ancestraux il n’aurait jamais rejeté le troisième genre, et pour cause, dans toutes les sociétés traditionnelles antiques nous retrouvons les trois genres cohabitant avec harmonie. En Inde, ou nous prions toujours les dieux anciens nous trouvons les Hijras nommés aussi Tritya Prakriti, « troisième nature », reconnus, respectés et craint car combinant les deux-esprits. Chez les Grecs, les Romains, les Celtes et autres nous les retrouvons aussi.

    Ce n’est donc pas l’homme blanc en tant que tel, mais bien la pensée judéo-chrétienne, bâtie sur la dualité homme vs femme, bien vs mal, lumière vs ténèbres, etc. qui lui fut imposée qui déséquilibra ce pauvre homme blanc que nous sommes. Et si aujourd’hui l’homme blanc rejette encore et toujours le troisième genre c’est bien à cause de cette pensée duelle.

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