À mon grand-père.

MORT APPARENTE

JM + Ph

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Mon grand-père est mort comme il a vécu. D’un seul coup. Sans demi-mesure ni compromission. Sournoise, la mort s’est glissée dans son dos un 12 de juillet. Elle l’a surveillé de loin au matin, le laissant se lever et débuter sa journée avec entrain. Le regard torve et la démarche calque, elle l’a suivi en haut du village puis l’a raccompagné à la maison. Il l’a bien fait suer en cette chaude journée d’été. Elle était obligée de le pister sous un soleil de plomb, elle dont la noire invisibilité lui chauffait l’échine. Il a dû lui en cuire de le voir ainsi gambader à droite et à gauche à 81 ans. (suite…)

LE VERGER DU COUSIN MAURICE

Lorsque j’étais petit, je me sentais déjà grand. Dans un minuscule village de trois cents habitants, il n’y a pas beaucoup de vraiment grands. Ceux qui, très tôt, ont conscience d’être différents, le deviennent encore plus rapidement. Petit bonhomme de 7 ou 8 ans, j’allais souvent battre la campagne. C’était une sorte de défoulement pédagogique, de comportement autodidacte qui me permettait de vérifier in situ ce que le maître d’école nous racontait sur l’essaimage du pissenlit ou l’activité de la taupe, la pousse du radis ou le retour des hirondelles, la germination du blé ou la reproduction du taureau… Je partais donc seul, à la découverte champêtre de mes interrogations du moment. Mon cheminement, physique et psychologique, se faisait à chaque fois selon les mêmes étapes. Je m’en allais gaiement derrière la maison de mes grands parents. Traverser le jardin en longeant les poiriers et pommiers taillés en espalier était l’affaire d’un instant. Après les groseilliers et les framboisiers, le passage devant la volière des faisans et perdrix, puis le poulailler, provoquait une brève révolution du peuple gallinacé. Agitation inutile : la plainte du portillon érigé entre le pigeonnier et le muret de clôture du potager trahissait déjà mon entrée dans le verger du cousin Maurice.

JBC
Le cousin Maurice était un de ces vieux personnages foncièrement bons, dont on se demande, peu après leur mort, s’ils n’étaient pas davantage que des humains. (suite…)

ESPOIRS SANS PAROLES

Texaco Jo

Le siège en cuir noir ronronna en épousant les formes parfaites de la jeune divorcée. Elle était montée dans la voiture sans prononcer un mot. Elle n’avait pas bouclé sa ceinture de sécurité et avait déconnecté l’ordinateur de bord pour ne pas avoir à supporter ses réprimandes lancinantes. La Porsche émit deux ou trois rugissements d’élégance puis avala la longue ligne droite comme une bille que l’on fait rouler sur les cordes d’une guitare. Les feux rouges évanouis, la résonance demeura un court instant suspendue. Plus rien. Derrière ses pompes à essence, Jo imagina la lueur tiède de l’autoradio et ses reflets crissant sur le nylon fumé des deux longues jambes fuselées. Le bracelet cheville à droite, ça voulait dire quoi déjà ? (suite…)

FEU  D’ARTIFICES

@ feu art inv 1

Au début Sofia aimait Paolo et Paolo aimait Sofia. La vie était facile et les choses glissaient comme l’écume des nuits sur la Mer Tyrrhénienne. Ensuite, Sofia aima encore Paolo et Paolo aima beaucoup que Sofia l’aimât toujours. Mais ce toujours là sonnait sourd. Il tournait court. La dolce vita, ou quelque chose qui lui ressemble, commença à (suite…)

VOILE NOIR

@ voile noir def

Au dessus de lui, un ciel bleu comme ses rêves de petit garçon au matin de juillet. En dessous, une eau bleue comme la profonde mélancolie d’outre-mer, où subsiste un lointain parent. Entre les deux, celui de ses yeux, clair comme deux « o » qui se refléteraient dans l’air. L’air du temps ou l’air du vent. L’air de rien, celui d’avant. Un peu plus loin, quelques concurrents régataient bord à bord. Trimarans et catamarans allaient gaillardement de l’avant. (suite…)