SUPER BOWL LV

SUPERBOULET

Le trophée a une tête d’alien. L’événement lui-même cumule des caractéristiques extraterrestres. C’est un gigantesque concours de démesures. Dans la nuit de dimanche à lundi, la 55ème édition de cette grand messe pseudo-sportive, made in USA, a, une fois de plus, fait beaucoup de bruit pour pas grand chose. Organisé par la NFL (National Football League), le Super Bowl (la finale du championnat de football américain) se déroulait cette année dans un contexte particulier. Covid-19 oblige, certains paramètres avaient été, en théorie, repensés et adaptés à la situation. Au final, ce show mit en lumière une culture de l’excès qui, plus que jamais, parut indécente jusqu’à en avoir la nausée.


Ayant déjà été déçue par de précédentes éditions, j’ai renâclé à m’installer devant mon téléviseur dès 23h55, heure de la prise d’antenne par la chaîne L’Équipe 21, qui retransmettait l’épreuve en direct. J’ai allumé mon écran avec vingt minutes de retard, alors que le match n’avait pas encore débuté. Une équipe de cinq commentateurs palabrait en studio pour meubler un temps d’attente qui allait être débité en tranches incessantes tout au long de la nuit. Chacun s’essaya au jeu stupide des pronostics, qui les ridiculisa davantage un peu plus tard, pour prédire qui des Chiefs de Kansas City ou des Buccaneers de Tampa Bay allaient être les vainqueurs. Je m’interrogeai sur la gestion des spectateurs. Habituellement, malgré le prix moyen d’un billet qui oscille entre 6.000 et 8.000 dollars, les enceintes qui accueillent le Super Bowl sont bondées. La pandémie de coronavirus qui sévit dans tout le pays allait-elle proposer un écrin vide et silencieux, à l’instar de ce qu’elle impose depuis plusieurs mois dans les compétitions de football européen ? Première surprise : quelques travellings balayant le public montraient des portions de stade bien garnies. La jauge du Raymond James Stadium de Tampa Bay, qui accueille normalement 75.000 spectateurs, avait été réduite à 25.000 spectateurs, mais tout de même… Dans les loges VIP, qui se négocient entre 100.000 et 500.000 dollars, le paradoxe était encore plus saisissant. Hors de question pour les people et les américaines botoxées d’apparaître masqués. On pensera à la réanimation plus tard. Priorité au clinquant et à la parade du moment. Bon nombre de gradins populaires ayant été condamnés, les organisateurs ont eu une idée de génie afin que ces travées ne semblent pas trop vides : proposer à des fans d’envoyer leurs photos pour réaliser des cartons à leur effigie, collés ensuite sur les dossiers des sièges vides. Par dizaine de milliers, des gogos ont répondu à l’appel, en payant chacun une facture de 100 dollars ! Il n’y a pas de petits bénéfices quand la vanité est si grande.

Diffusé simultanément dans 180 pays et en 25 langues différentes, le Super Bowl est l’événement sportif le plus regardé par les téléspectateurs américains. Chaque année, ils sont entre 110 et 120 millions, soit plus d’un tiers de la population US, à se retrouver happés par cette célébration où le show le dispute au business, sans qu’on ne sache plus très bien lequel a pris le pas sur l’autre. Les records les plus surréalistes sont régulièrement mis en exergue. La variante 2021 en a distillé quelques exemples éloquents : 15.000 tonnes de chips (ce qui représente un sacré volume !), 8 millions de kilos de guacamole et 1,25 milliards d’ailes de poulet engloutis dans la soirée, le tout arrosé par 51,7 millions de packs de bière, et autant de sodas ! Question gros sous, ce n’est pas mal non plus. Le spot de pub de 30 secondes est bradé à 5,6 millions de dollars, soit près de 155.000 euros la seconde ! Les recettes publicitaires pour les quatre heures d’antenne sont évaluées à 315 millions d’euros. Au total, on estime que les dépenses des Américains autour de ce Super Bowl ont dépassé les 14 milliards de dollars. Quant au montant global des paris enregistrés à cette occasion, il excède les 4 milliards de dollars. Cette année, parmi les 8 millions de parieurs, un Texan qui avait misé 3,46 millions de dollars sur les Buccaneers a réalisé un bénéfice net de 2,71 millions de dollars. Détail singulier, il a parié en ligne via son smartphone, mais le Texas n’autorisant pas ce type de transaction, il a du se rendre en avion dans l’état voisin du Colorado pour confirmer l’opération. Comme un américain sur dix, il ne s’est pas rendu à son travail au lendemain de cette finale.

Le sport et ses valeurs dans tout ça ? Je ne saurais trop quoi dire sur la rencontre elle-même. Le Super Bowl, on l’a compris, est plus proche de Donald Trump que du baron Pierre de Coubertin. Excédée par les innombrables coupures publicitaires, toutes les deux ou trois minutes, j’ai rapidement cédé au zapping compulsif. Cela m’a permis de visiter, ou revisiter, les programmes intéressants des autres chaînes : Coluche, Mozart, des scènes d’action à la John Wick, un documentaire passionnant intitulé “L’homme qui aimait les ours”, la Thaïlande vue du ciel… jusqu’à une intervention d’Éric Zemmour qui a comblé le vide intersidéral des litanies ressassés sur L’Équipe 21. « On marque une courte pause » a été le leitmotiv des commentateurs sportifs, brillant par leur maîtrise de la langue française : « Ce joueur parle beaucoup. C’est un des plus vocal… » (répété par deux intervenants) « Il boit la moitié de son poids en termes d’eau ! », « C’est la légende qui s’allonge encore un peu. », « En attaque, pourquoi ne pas revenir à des schémas vertical ? » ou encore « L’atmosphère est palpable » ! La sempiternelle expression « La tension est palpable » est déjà une aberration (perceptible étant l’adjectif pertinent), mais alors, palper l’atmosphère devient quasiment surréaliste. Cela relève de l’exploit stratosphérique.

Avant le coup d’envoi, les Chiefs de Kansas City étaient donnés largement favoris. Le score final de 31 à 9 en faveur des Buccaneers de Tampa Bay a couronné leur quarterback (meneur de jeu) Tom Brady, que certains qualifiaient déjà de retraité. À 43 ans, il est entré dans la légende en devenant le premier joueur à avoir remporté 7 Super Bowl, dont 5 avec le titre de MVP (Most Valuable Player), autrement dit du meilleur joueur. Son épouse, le top model brésilien Gisele Bündchen s’est précipitée sur le terrain pour lui rouler des palots à la hauteur de l’événement. Touch down en pleine pudibonderie américaine.

À la mi-temps, était survenue une autre exhibition navrante : celle du chanteur canadien The Weeknd. Présenté comme une star montante, il est descendu au quatrième sous-sol de la fatuité. Son show de 15 minutes, pour lequel les organisateurs avaient alloué une somme de 10 millions de dollars, à laquelle lui-même a ajouté 7 millions de sa poche, était une surenchère de fioritures tape-à-l’œil et inutiles. Décors surchargés, effets pyrotechniques excessifs, danseurs trop nombreux, costumes tarabiscotés, fumigènes inopportuns… Trop d’effets tue l’affect. Les Américains, qui se débattent entre une pandémie étouffante et des règles sanitaires contraignantes, n’ont guère apprécié cette débauche de superficialité au service d’une voix peu convaincante. Rien à voir avec les performances d’illustres prédécesseurs tels Michael Jackson, U2, Paul McCartney, The Rolling Stones, Prince, Madonna… et ces dernières années les prestations de Beyoncé, Katy Perry, Shakira et Jennifer Lopez. Franchement, le 55ème Super Bowl ne méritait pas cela. The Weeknd aurait pu prolonger le sien ailleurs. Ça nous aurait fait des vacances.

À 4h35, d’un œil las, j’ai tout de même regardé la remise du trophée. J’ai remarqué que les équipes sur le terrain étaient composées en majorité de grands blacks musclés alors que les nombreux entraîneurs et membres du staff avaient le profil type du visage pâle en nette surcharge pondérale. Le choc des mondes au sein de l’ancien nouveau monde. Une journaliste américaine insupportable (pléonasme) a posé une question imbécile au coach perdant, à propos d’un accident de la route tragique dans lequel son fils était impliqué. La fine équipe de L’Équipe 21 n’a rien trouvé à redire. Quelques minutes plus tôt, alors que ça chauffait entre deux joueurs qui allaient en venir aux mains, ils s’étaient exclamés : « C’est ça qu’on aime » ! J’ai ri jaune. Aucun doute : en matière de rillettes ou de sport, nous n’avons pas les mêmes valeurs.

 

 

2 thoughts on “SUPER BOWL LV

  1. « Tout à fait Brigitte »

    Trop fort ces commentateurs !
    Qu’un joueur « boive la moitié de son poids en termes d’eau ! » ou en coco-kaleau, « cela ne nous regarde pas »
    Ton article me fait vraiment penser à cette séquence ponctuée avec ses répliques cultes….

  2. Jamais jeté un seul oeil sur le Super Bowl. J’ai eu l’occasion de voir une partie de Football américain universitaire. Même là, les incessants temps morts m’ont crispé. Alors, à la « téloche » avec les coupures de pubs régulières, difficile pour moi.
    Ton résumé est toutefois intéressant et pose bien la question de l’utilité de ce genre de manifestation.
    Comme tout ce qui se fait chez eux arrive avec plus ou moins de retard chez nous, il faudrait s’y préparer……….pour ceux que ça intéresse

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