COCORICA

UNE  FEMME  EN  NOIR

« Je dois vous appeler monsieur ou madame l’arbitre ? », lui avait demandé un joueur de Ligue 2 avant le coup d’envoi d’un match qu’elle devait diriger. « Vous trouvez que j’ai plutôt l’air de quoi ?”, lui avait-elle alors rétorqué du tac au tac, sans se démonter. En lui renvoyant ainsi la balle, Stéphanie Frappart avait tranquillement mais fermement remis à sa place ce footballeur mi-chambreur mi-dénigreur. Mes amies transgenres connaissent bien ce type de questions, et la manière faussement naïve de l’exprimer. Outre le caractère indélicat de la démarche, il y a souvent  en arrière-plan une volonté, sinon de blesser, au moins de mettre mal à l’aise. Arbitre de football désormais reconnue sur le plan national et international, Stéphanie Frappart a dû batailler ferme pour parvenir au sommet. Ce mercredi 2 décembre 2020, en dirigeant la rencontre de la Ligue des Champions opposant la Juventus Turin au Dynamo Kiev, elle devient la première femme à accéder à un tel niveau. Mais que ce but fut difficile à atteindre.

Née le 14 décembre 1983 à Herblay-sur-scène, dans le Val d’Oise, Stéphanie Frappart se passionne très tôt pour le football et s’y implique d’abord en tant que joueuse. Elle signe sa licence à l’AS Herblay mais, dès l’adolescence, l’arbitrage la séduit au point d’officier en noir pour la première fois à 13 ans. Les matches de poussins et benjamins constituent son initiation sur le terrain. Elle suit des cours d’arbitrage et obtient sa première licence d’arbitre en 1997. De 14 à 18 ans, elle concilie son activité de footballeuse avec celle d’arbitre, mais s’interroge rapidement sur les perspectives d’avenir offertes par les deux options. À l’orée des années 2000, le football féminin n’a pas encore pris l’essor qu’on lui connait aujourd’hui. Elle choisit donc l’arbitrage, en expliquant : « J’ai joué au football à un bon niveau, quasiment national, mais à chacun ses compétences. Le choix s’est aussi fait car, à mon époque, le football féminin était très peu développé. J’ai fait le choix de me tourner vers l’arbitrage en me disant que j’avais peut-être plus de chance d’évoluer dans ce milieu. Cette décision a été la bonne »…


Elle gravit les échelons un à un et prend de l’assurance dans un combat de tous les matches, là ou d’autres auraient rapidement jeté l’éponge. Districts départementaux ou ligues régionales, les terrains sont souvent à l’image du contexte ambiant : lourd et incertain. La position de l’arbitre y est difficile à défendre, avant, pendant et après la rencontre. Stéphanie s’accroche de tous ses crampons et fait face, y compris lorsque des gaillards la dépassant de deux têtes jouent l’intox ou l’intimidation sur la pelouse. Dans les tribunes ou les abords des stades, ce n’est guère mieux. Témoin cette confidence à propos de sa mère, qui la suit avec fierté depuis ses débuts : « À un plus petit niveau, elle était obligée de faire le tour du stade pour ne pas entendre trop de choses sur moi…». Peu importe. L’ascension ne fait que commencer. Division d’honneur, CFA, puis National 3, National 2, National… et la Ligue 2 en 2014 ! C’est la première fois, en France, qu’une femme officie en tant qu’arbitre centrale lors d’un match professionnel masculin. Certains l’attendent au tournant. Elle les fait filer droit. Elle n’hésite pas à prendre ses responsabilités, comme dans cette rencontre entre Nîmes et Valenciennes, toujours en Ligue 2, au cours de laquelle elle sort un carton rouge dès la 56ème seconde ! Un record. La sanction est justifiée, mais bon nombre de ses collègues masculins n’auraient pas eu le courage d’assumer une telle décision. Élue meilleure arbitre féminin aux trophées UNFP 2014, elle poursuit sa progression, prenant part à la Coupe du monde féminine de football 2015, au tournoi féminin des Jeux Olympiques d’été 2016 et au Championnat d’Europe de football féminin de 2017. Plus rien ne l’arrête.

Le 28 avril 2019, elle est désignée comme arbitre centrale pour diriger le match  entre Amiens et Strasbourg, comptant pour de la 34ème journée de Ligue 1. Un siècle après la création de la Fédération Française de Football (le 7 avril 1919), elle plante un jalon significatif, devenant la première femme à arbitrer un match masculin de L1. Auparavant, trois femmes seulement avaient évolué à ce niveau (Nelly Viennot, Corinne Lagrange et Ghislaine Perron-Labbé), mais uniquement comme juges de touche ou arbitres-assistantes. Stéphanie Frappart devient la pionnière des arbitres centrales françaises parmi l’élite nationale. Le journal L’Équipe salue une prestation réussie avec brio. La FFF entérine sa promotion en L1 pour toute la saison 2019/2020.


Un honneur n’arrivant jamais seul, Stéphanie Frappart est adoubée par la FIFA le 7 juillet 2019. Elle se voit confier la finale de la Coupe du monde féminine opposant à Lyon les USA (vainqueur 2-0) aux Pays Bas. Un mois plus tard, le 14 août, elle retourne officier chez les hommes, et à quel niveau : la Supercoupe UEFA 2019, entre les deux épouvantails anglais, Liverpool et Chelsea ! Petites natures s’abstenir. Chaque année, cette finale des finales oppose le vainqueur de la Ligue des Champions au vainqueur de la Ligue Europa. En ce qui concerne les clubs professionnels, nous sommes sur le toit du monde du football. Mieux vaut ne pas être sujette au vertige. Première de cordée, Stéphanie Frappart emmène dans son sillage deux assistantes féminines : l’Irlandaise Michelle O’Neill et la Française Manuela Nicolosi. Le trio arbitral s’en sort haut la main. À l’issue de la rencontre, le grand Jürgen Klopp en personne, l’entraîneur allemand de Liverpool, vante leur mérite : « Il y avait tellement de pression pour ce moment historique… Elles sont restées calmes et ont fait ce qu’elles avaient à faire. Je ne pourrais pas avoir plus de respect pour Stéphanie Frappart ». On aurait les chevilles qui enflent pour moins que ça.

Stéphanie Frappart est entrée par la grande porte dans le cercle très fermé de l’arbitrage international. Avant elle, seules deux pionnières, la Suissesse Nicole Petignat et l’Allemande Bibiana Steinhaus, avaient défriché ce terrain, mais pas à un tel degré de responsabilité. En septembre dernier, Stéphanie persiste et signe avec un match de Ligue des nations entre Malte et la Lettonie,  puis un choc de la Ligue 1 : la confrontation entre l’Olympique Lyonnais et l’Olympique de Marseille. Le 22 octobre et le 26 novembre, elle enchaîne avec deux rendez-vous en Ligue Europa, entre les Anglais de Leicester et les Ukrainiens de Zorya Louhansk, puis entre les Espagnols de Grenade et les Chypriotes de Nicosie. Presque une routine. Et encore des louanges. Ce mercredi 2 décembre 2020, avec la rencontre de la Ligue des Champions opposant la Juventus Turin au Dynamo Kiev, c’est un nouveau palier, un de plus, qu’elle franchit allégrement. Cette fois, elle sera la seule femme en terrain exclusivement masculin, puisque même ses assesseurs seront tous des hommes. Un détail qui ne la préoccupe plus depuis longtemps, tant elle s’est installée, avec une douce fermeté, dans sa fonction de directrice de jeu et son rôle de patron.

On ne change pas une arbitre qui gagne. Avec sa petite voix et sa grande assurance, sans doute Stéphanie frappera-t-elle encore les esprits au cœur du Juventus Stadium. À Turin, elle sera à nouveau au centre des débats. Elle devra faire preuve de sang froid et de discernement, au beau milieu de jeunes mâles bouillonnants et exubérants. Sanctionner les infractions et déjouer les simulations. Être celle qui apaise ou qui sermonne les excès de zèle et de testostérone. Pendant 90 minutes et des poussières, cette femme pondérée et intègre devra museler une bande de garnements égocentriques et turbulents. Elle illustrera également un autre grand paradoxe du football moderne : avoir sous ses ordres des employés qui empochent des salaires cinquante à deux cents fois plus élevés ! Quel patron, dans quel autre domaine, pourrait composer avec une telle énormité ?

En France, un arbitre de Ligue 1 perçoit 6419 euros brut par mois pour sa préparation et 2992 euros brut par match. En tenant compte d’une moyenne de 2 à 3 matches effectués par mois, on obtient un salaire mensuel brut compris entre 12.500 et 15.500 euros. Parmi les joueurs de la Juventus, Stéphanie Frappart aura affaire à un certain Cristiano Ronaldo, qui a signé un contrat de 120 millions d’euros sur quatre ans, soit 30 millions d’euros par an, 2,5 millions d’euros par mois, 625 000 euros par semaine, 89.000 euros par jour, 3.700 euros par heure, 62 euros par minute, ou un euro par seconde… Le tout net d’impôts et hors contrats publicitaires ou magouilles marketing. D’aucuns objecteront que Ronaldo a toujours figuré dans le trio de tête mondial des plus gros salaires, avec Lionel Messi et Neymar. Certes. Prenons alors le cas du jeune Français Adrien Rabiot, qui claqua la porte du PSG pour rejoindre cette même Juventus de Turin avec un traitement annuel “officiel” de 10 à 11 millions d’euros, soit un salaire mensuel avoisinant les 900.000 euros. L’écart se réduit mais la différence avec le corps arbitral demeure abyssale.

Il faudra également faire abstraction de cette réalité en donnant le coup d’envoi. Comme à son habitude, Stéphanie Frappart aura pris soin de disséquer au préalable quelques matches des deux équipes. Elle aura étudié leurs tactiques, leurs coups d’éclats et leurs coups de vice, beaucoup plus nombreux dans le football masculin que dans son homologue féminin. Elle se sera familiarisée avec les noms des joueurs, leurs placements sur certaines phases de jeu ou coups de pied arrêtés, afin d’être toujours la mieux placée par rapport à l’action. Elle aura peut-être aussi appris à discerner quelques jurons ou insultes dans leurs langues respectives. On ne sait jamais, cela peut toujours servir… Sa compétence technique, sa connaissance des règlements, sa condition physique, son aptitude à savoir juger selon la lettre ou selon l’esprit, son sifflet d’acier dans sa main de velours feront le reste. Servis par une impartialité et une inflexibilité caractéristiques. De son propre aveu, elle a toujours été un peu “tête de mule”. Pas dans le sens cabocharde ou bornée, mais plutôt dans celui d’opiniâtre, tenace, rigoureuse, déterminée. Il faut reconnaître que cela ne lui a pas trop mal réussi jusqu’à présent. De l’avis de tous ceux qui la côtoient, sur les terrains de football ou en dehors, elle sait se faire respecter tout en privilégiant le dialogue. Une prouesse dans un univers encore très macho, où les acteurs cherchent davantage à abuser l’arbitre qu’à échanger loyalement avec lui. Une compétence particulière aussi, dans l’art de mêler diplomatie et autorité, d’être un exemple qui ouvre la voie à d’autres femmes dans d’autres disciplines sportives. Et enfin une petite réparation dans la relation homme/femme, une sorte de remise à niveau avec la balle au centre, un petit plaisir redresseur de torts, une petite revanche à la fois implicite et explicite… Pour une fois qu’une femme siffle les hommes.

 

 

 

One thought on “COCORICA

  1. Regarder le sport en télé ou en stade j’ai jamais aimé, et même la meilleure façon de me faire quitter ma télé c’est de mettre un match, c’est radical !!
    Néanmoins quand je vois le courage de Stéphanie Frappart, je dis CHAPEAU BAS !!!!
    Affronter des réactions potentiellement agressives de grands costauds dans des moments autant remplis de nervosité, et d’enjeux financiers importants, faut pas avoir froid aux yeux, respect pour Stéphanie !!!!

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