LE CHÊNE ET LES DEUX GLANDS

LE  CHÊNE  ET  LES  DEUX  GLANDS

Il était une fois un petit chêne qui vivait tranquille et heureux dans sa forêt des Hauts de France. Il croissait et se dressait là où ses ancêtres avaient pris racine, au beau milieu du bois Belleau, à quelques kilomètres des bords de Marne, dont il pouvait sentir la fraîcheur lorsque les vents venaient du sud. Un jour, il vit arriver trois hommes bizarres qui se faisaient appeler “Messieurs les Ingénieurs des Eaux et Forêts », et d’autres cultivateurs tout aussi étranges et encravatés, qui prétendaient travailler sur les champs enlisés. 

Ils allaient de long en large dans la clairière, esquissant des gestes insolites et prenant des photos qui n’avaient aucun sens. Jusque là, le seul humain à qui il avait eu affaire était le garde forestier qui prenait soin de sa grande famille depuis des années. Lui était sensé, plein d’attention et de sagesse. Il connaissait tous les arbres de la forêt et les accompagnait avec bienveillance tout au long de leur existence. Il était présent aussi ce jour-là, mais restait en peu à l’écart, comme s’il voulait prendre ses distances avec cette harde de congénères indésirables. Quelque chose semblait le contrarier. À un moment, il se plaça juste devant le petit chêne, comme pour le masquer et le soustraire au regard de ces “Messieurs les Ingénieurs” qui s’en approchaient. Le jeune chêne, fier de son allure, et de ses branches montant droit vers le ciel, faillit en prendre ombrage. Il fit alors frissonner sa ramure adolescente afin de paraître sous son meilleur jour et de forcer l’admiration. Il s’enorgueillit d’entendre prononcer : « Celui-ci est parfait ! Magnifique… il fera partie du lot ». Le garde forestier soupira. Messieurs les Ingénieurs désignèrent deux autres chênes du même âge puis remontèrent dans leur grosse voiture noire. Ils n’avaient pas de temps à perdre et redoutaient de salir leurs belles chaussures cirées. Après leur départ, le garde forestier s’approcha du petit chêne et lui demanda pardon.

Dans la nuit qui suivit, le jeune chêne, troublé, repensa avec inquiétude aux paroles de Messieurs les Ingénieurs : « Magnifique… il fera partie du lot ». Le lot ? Quel lot ? Il avait déjà entendu ce mot auparavant. Prononcé par des bucherons, il était synonyme d’abattage mais ne pouvait le concerner car il se rapportait toujours à des arbres d’un certain âge, mal situés ou en fin de vie. Lui n’était qu’au tout début de la sienne, pleine de vigueur et de promesses. Quelques semaines plus tard, un véhicule inconnu débarqua une équipe de sous-ingénieurs pas très ingénieux, qui salopèrent la clairière pour déterrer le petit chêne ainsi que deux de ses frères. Le garde forestier ne put rien tenter. Il resta là un long moment, dépité, prostré au milieu des trois sépultures béantes.

Le petit chêne ne revit jamais ses deux frères. Paraît-il que la transplantation ou le voyage s’était mal passé pour eux. Lui avait résisté, mais à quel prix ? Il ne ressentait plus rien. Il n’avait que des souvenirs brumeux, comme lorsque l’on sort d’un long coma. Il se retrouva un beau matin sous un ciel cotonneux qui l’anesthésiait encore un peu. Un groupe de quatre personnes s’approchait. L’air empestait la ville et l’artifice. Tout était dénaturé. Le calendrier indiquait 23 avril 2018 et toutes sortes de gens l’avaient tripoté et trimballé dans tous les sens. On l’avait ensuite installé au milieu d’une pelouse postiche, entre un réverbère et une plaque d’égout, en face d’une maison blanche qui ressemblait à une pièce montée indigeste. Les arbres qui survivaient çà et là n’avaient pas l’air heureux. Ils n’étaient pas tout près mais ils lui transmettaient tous leurs regrets. Lui ne comprenait pas pourquoi. Dans sa clairière natale, tout le monde se soutenait et n’émettait que des ondes positives. Ici tout était triste, plein de vide. Même les oiseaux étaient partis. En arrière plan, non loin de la grande maison, étaient parqués des humains. Une clôture les maintenaient à l’écart, un peu comme les vaches du père Antoine, pour ne pas qu’elles franchissent la D 82, entre Torcy-en-Valois et Lucy-le-Bocage. Un instant, s’esquissa l’espoir de reconnaître parmi eux le garde forestier. Mais non. Les bipèdes du coin ressemblaient davantage à des Messieurs les Ingénieurs qui ne voulaient pas salir leurs chaussures.

Une fois arrivé à sa hauteur, le groupe de quatre personnes s’affaira de façon tout à fait inutile. Les deux mâles dominants, ou identifiés comme tels, entreprirent de recouvrir la base de son tronc avec de la mauvaise terre qui sentait l’oxyde de carbone. Leurs gestes étaient empruntés et maladroits. Ils faisaient n’importe quoi tandis que leurs femelles gazouillaient curieusement à leurs côtés. Elles bougeaient constamment, cherchant un équilibre impossible du haut de leurs drôles de sabots avec des talons tout pointus. Aucun animal de la forêt n’était ainsi constitué. L’ersatz de terreau s’amassait mollement au pied du petit chêne dont les racines mutilées souffraient le martyr. Mais cela, personne ne l’entendait, pas même les deux fossoyeurs qui ensevelissaient ses dernières illusions. Des jardiniers en costard-cravate, pour un arbre, cela n’a jamais été très rassurant. Autant faire confiance à un boucher-charcutier qui encenserait la cuisine vegan. À la fin du simulacre arboricole, il y eut des applaudissements et des flashes. Ensuite, tout le monde disparut.

La nuit qui suivit plongea le chêne enfant dans une narcose épouvantable. Par delà l’espace et le temps, sa forêt d’origine lui envoya des signaux de détresse et des images atroces. Celles d’une première guerre mondiale dont il ignorait tout jusque là. Entre le 1er et le 26 juin 1918, lors de la bataille du Bois Belleau, du nom des futaies qui l’avaient vu naître, près de 2000 soldats américains tombèrent sous le feu de l’ennemi allemand. Ce triste événement, avec son dénouement funeste, fut même l’un des éléments fondateurs de la réputation du corps des Marines. À la fin des combats, les survivants victorieux se regroupèrent dans le secteur de la Fontaine Bouledogue, là où le jeune chêne avait poussé un siècle plus tard. Sa transplantation devait symboliser les liens unissant la France et les USA. C’est le cadeau que le président français avait décidé d’offrir à son homologue américain. Un cadeau qui ne coûta rien à personne, sauf la vie au petit chêne. Le 28 avril 2018, soit cinq jours à peine après son repiquage présidentiel, le petit chêne disparut. Et personne ne le revit jamais.

Un photographe diffusa un cliché montrant l’emplacement de son bref séjour, où ne subsistait qu’un cercle jaunâtre formé par un gazon replanté à la va-vite. Quelques journalistes s’inquiétèrent de la chose, non pas que la mort du jeune rouvre leur importe peu ou prou, mais davantage au niveau de la symbolique d’une amitié tenace… dont l’effigie végétale n’avait résisté que quelques jours ! Pour couper court à toute médisance, on invoqua la quarantaine phytosanitaire. Cette coutume paranoïaque mise en place par les douanes américaines a pour but d’éviter la propagation de maladies ou d’espèces invasives en confinant toutes les plantes, graines et terres importées de l’étranger dans un espace clos et durant une période d’isolation très stricte. Soit… Mais pourquoi avoir alors pris le risque de transplanter cet arbuste et le laisser à l’air libre plusieurs jours s’il était susceptible de présenter des dangers de contamination réels ?  Certains spécialistes formulèrent l’hypothèse que l’arbre avait été simplement déterré pour être replanté à une période plus favorable à la régénération de ses racines, telle la fin de l’automne ou le début de l’hiver. Ben voyons. Trois transplantations successives en quelques mois et un voyage de 6500 km pour un arbuste de cette taille : à moins d’être un mutant de la dernière génération, on voit mal comment il aurait pu avoir la moindre chance de survie. La plantation en grande pompe d’avril 2018 était donc un plantage annoncé. En faisant mine de border son berceau, c’était bel et bien la tombe du chêne que creusaient Trump et Macron. Les agents spéciaux de l’US Customs (douanes américaines) peuvent dormir tranquille. Aucune propagation de spécimens invasifs en provenance du Bois Belleau n’est plus à redouter.

En ce début du mois de juin 2019, la confirmation officielle est enfin tombée. Le petit chêne est mort. La sentence ressemble à un message codé de Radio Londres. De 1940 à 1944, les émissions quotidiennes de la BBC “Les Français parlent aux Français” entretenaient le moral et les liens avec la résistance française. Le débarquement en Normandie des alliés, et donc des troupes américaines, fut annoncé sur ces ondes du 1er au 5 juin 1944 avec les premiers vers du poème de Paul Verlaine, “Chanson d’automne”. Le 6 juin 2019, Trump et Macron se sont retrouvés pour commémorer les 75 ans de cet événement historique. À les voir tous deux redoubler d’efforts pour exprimer des « relations exceptionnelles » tout en ne cessant d’insister sur leurs différences, on ne pouvait s’empêcher de penser, non pas à Verlaine, mais à La Fontaine et à sa fable du chêne et du roseau. Tout le monde sait comment cela s’est terminé. Le grand chêne a fini déraciné et, si le roseau a pu continuer à ployer et patauger tout son saoul, c’est aussi parce qu’il était suffisamment éloigné du géant pour ne pas être écrasé par sa chute. Nul ne sait comment les vents vont tourner dans les prochaines décennies mais un jour ou l’autre, cela risque de sentir le sapin pour le baobab américain. L’équilibre naturel semble bien le dernier de ses soucis. Il en dépend pourtant tout autant que les autres sur cette planète. Ce qui, à l’échelle mondiale, n’est pour l’instant qu’un zéphyr écologique pourrait bien se transformer à terme en Aquilon dévastateur.

Le petit chêne du bois Belleau est mort. Un autre a pris sa place. Personne ne s’en soucie guère. Les deux glands qui ont scellé son destin moins que quiconque, trop occupés à rafistoler des relations franco-américaines autour de divergences évidentes. Bouturage et marcottage approximatifs sont les mamelles de leur politique transgénique, qui persiste à ignorer des dossiers géopolitiques essentiels, comme la lutte contre le réchauffement climatique, la pollution des océans et la déforestation. Avec celle du petit chêne, c’est sans doute un peu de leur tombe qu’ils ont fièrement creusé. Et aussi beaucoup de la nôtre.

10 thoughts on “LE CHÊNE ET LES DEUX GLANDS

  1. En 1912, le berlinois Alfred Wegener formula la théorie de la « dérive des (in)continents ».
    107 ans plus tard, elle est enfin confirmée : Munich se trouvant désormais à l’emplacement d’Omaha « Bitch » (ou de Washington selon les observateurs).

    1. Je crois malheureusement que, cette fois encore, les vieilles chaînes du politiquement correct pèseront plus lourd que les jeunes chênes du Bois Belleau…

  2. Toujours magnifique. Cette belle et trop triste histoire résume superbement la bêtise ambiante. Et toujours nos « responsables » en figure de proue. Bbbeeeuuurrrkkk !!!!

    1. Oui, ceux-là, dès qu’il y a une ânerie à faire, et qu’ils croient malin de s’en montrer fier, ils sont effectivement en pole position !

  3. Quelle poésie Brigitte !

    Cet article me touche d’autant plus, avec la relation qui m’unit à Dame Nature.
    Je suis triste pour l’arbre. Je suis perplexe et mélancolique pour la foule « aveugle ».

    1. Connaissant ta relation avec la nature, je savais que cette histoire te toucherait. J’ai rencontré quelqu’un qui partage cette relation et certaines facultés peu communes. Il me disait que cette torture du jeune chêne, ajoutée à une autre crime végétal (ce sont ses termes), aurait une incidence néfaste, voire tragique, sur l’un des deux déracineurs en chef. Et cela, selon sa vision, avant la fin de l’année 2019. Comme je suppose que Trump est plus mouillé que Macron dans les crimes et délits à l’encontre de Dame Nature, j’attends avec une certaine curiosité d’apprendre de quelle facture (pour ne pas dire de quelle nature) sera son châtiment. J’avoue que je serais assez sidérée si le président américain venait à succomber d’une allergie alimentaire au piment mexicain, d’un empoisonnement du sang suite à une piqure de rosier coréen… ou d’une fracture du crâne provoquée par la chute d’un gland géant dans les jardins transgéniques de la Maison-Blanche !

  4. Si j’étais l’arbre, je reviendrai hanter le plus pourri des Donald en fantôme aux milliers de feuilles. Je n’ai qu’une pensée pour les êtres dont l’impact est négatif à ce point : je me dis que dans tous les cas, ils seront sur Terre une centaine d’années maximum et puis ce sera fini.
    La nature se défend à sa manière, et le petit Chêne aura sa revanche tôt ou tard.

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