GAYAGEUM HARRISON

CORDES  SENSIBLES


Quand la nostalmagie Beatles entre par une de mes oreillettes, elle ne ressort jamais par l’autre. Mon rythme cardiaque s’accélère ou ralentit en fonction des notes et des mots. Leur enchaînement me donne du chœur au ventre. Nous sommes plusieurs en moi, comme toujours, mais cette fois, je les vois. Tout raisonne différemment. Tout est amplifié. Tout est apaisé, tout est excité. Mélodies, paroles, rythmes, images, idées… c’est un carnaval de sensations, de sensibilités qui s’entrechoquent et interagissent à l’infini. Proche et loin, vite et bien, tout est lien et rien n’est rien. Ma vie n’est qu’un instant. Comme un papillon hors saison, j’ai peur du temps. Je sais que je n’ai jamais su compter et que ça ne va pas commencer maintenant. Ça ne peut que finir, mais c’est cela qui me rend gaie et infiniment triste en même temps. Je voltige. Je m’éparpille. Je me laisse porter, emporter, déposer vers un autre hasard, qui n’en est jamais un, et là où ce flot m’échoue, c’est encore une victoire.

Ayant navigué hier sur la genèse de “Revolution Lennon”, je ne pensais pas aborder un autre thème Beatles de si tôt, mais la pratique du surf sur internet est sournoise. Les navigateurs ont de la mémoire. Ils ont aussi le sens des orientations. En ouvrant YouTube pour une autre recherche, apparut ce matin une proposition déloyale. Le titre “While My Guitar Gently Weeps“, un monument de George Harrison, hameçonna immédiatement mon regard. Lui étaient associés l’image d’une musicienne asiatique au milieu d’instruments à cordes insolites et deux mots énigmatiques : Gayageum – Luna. J’ai cliqué pour ouvrir la vidéo et le piège s’est refermé. Pris dans les filets, le papillon que j’étais fut happé par un poisson d’argent, passant de la Mersey au Mékong. Poisson d’argent, poisson volant, bondissant hors du tempo et dévalant le Yang-Tsé-Kiang comme un vieux singe en hiver, j’ai tangué dans une ivresse sans fond. La jeune musicienne était belle et sa musique sublime. Je connaissais le morceau par cœur et pourtant j’en découvrais une extension fantastique, avec ses vibrations élastiques. La grâce des mouvements féminins, la légèreté des doigts fragiles produisaient une réverbération étrange, tant sonore que visuelle, alliée à la douce syncopée du morceau original qui, dès le départ, fait penser à un cœur battant au ralenti sous les larmes des Gibson. Ici, c’était une autre acoustique, venue d’Extrême-Orient. Les cordes se plaignaient autant qu’elles vibraient. Comme sur le sitar de George, lorsqu’il découvrit la musique indienne, tout coulait et pleurait doucement.

Évidemment, j’ai voulu savoir. Cette magicienne et ses instruments devaient bien avoir un nom. J’ai associé les deux termes mystérieux : Gayageum et Luna. C’était le bon code, la formule magique me donnant les clefs de la partition. Luna Lee, jeune musicienne coréenne et youtubeuse hyper-active, tisse depuis plusieurs années un lien singulier entre des instruments très anciens et des compositions très modernes. Des Beatles à Dire Straits, de Police à Prince, de Stevie Wonder à David Bowie, en passant par Deep Purple, Queen, les Doors, Pink Floyd, et bien d’autres, elle interprète avec brio des standards qui l’ont marquée. Elle les revisite entièrement, et magistralement, grâce à sa maîtrise du gayageum. Cet instrument de musique traditionnel, proche cousin du koto japonais, est emblématique de la Corée. Il appartient à la famille des cithares et remonte au VI° siècle. À l’origine, ses cordes étaient en soie. Aujourd’hui, elles sont en nylon. Au nombre de 12 à 25, elles sont fixées sur une caisse de résonance en bois de paulovnia et passent par des chevalets amovibles. Elles sont pincées par les doigts d’une main tandis que de l’autre, on fait pression sur elles afin d’obtenir la hauteur du son désirée et la longueur de la vibration. À côté, la pratique de la guitare s’apparente à celle du ukulélé ! Son gabarit imposant (160 cm de long, 30 cm de large et 10 cm d’épaisseur) ne fait rien pour arranger les choses. Bonjour le transport et le casse-tête coréen pour l’accorder. Grand est le mérite de la petite Luna. Immense est son talent.

Nous avons passé la nuit ensemble. Elle, George et moi. Une dualité à trois. Gayageum et While My Guitar Gently Weeps en boucle. Soudain, je me suis demandé pourquoi cette chanson m’avait toujours fascinée à ce point. J’ai fouillé mes archives Fab Four. Enregistrée durant l’été 1968, il y a tout juste cinquante ans, elle prend sa source dans le Yi Jing, manuel chinois dont le titre signifie “Traité canonique des mutations”. Fondateur de la pensée et de la philosophie chinoise, ce texte est considéré comme le plus ancien de Chine, huit siècles avant Jésus Christ. Confucius (551-479 av JC) s’y référait déjà et son commentaire approfondi en permit une meilleure compréhension. Leibniz attribua au Yi Jing la première formulation de l’arithmétique binaire et sa numération basée sur le 0 et le 1.

La symbolique essentielle du yin et du yang a la même origine orientale.  Le Yin (féminin, ombre, lune, fraicheur, réceptivité…) et le Yang (masculin, luminosité, soleil, chaleur, créativité…) sont interdépendants. Ces deux notions ne peuvent exister qu’au travers de la relation qui les lie. Edgar Morin, philosophe et sociologue français, précise : « Le Yi-King ou Livre des transformations de l’archaïque magie chinoise apporte l’image la plus exemplaire de l’identité du Génésique et du Génétique. La boucle circulaire est un cercle cosmogonique symboliquement tourbillonnaire par le S intérieur qui à la fois sépare et unit le Yin et le Yang. La figure se forme non à partir du centre mais de la périphérie et naît de la rencontre de mouvements de directions opposés. Le Yin et le Yang sont intimement épousés l’un dans l’autre, mais distincts, ils sont à la fois complémentaires, concurrents, antagonistes. La figure primordiale du Yi-King est donc une figure d’ordre, d’harmonie, mais portant en elle l’idée tourbillonnaire et le principe d’antagonisme. »

George Harrison, qui possédait une traduction du Yi Jing, fut sensible au principe fondamental selon lequel tout est lié. Les choses, les êtres, les circonstances, les événements sont autant de propositions relatives qui s’articulent les unes avec les autres. Rien n’est fortuit. Hasards et coïncidences n’existent pas, du moins au sens occidental du terme. Le concept oriental implique un autre raisonnement, à savoir que chaque élément, chaque petite chose a son importance et que tout ce qui arrive doit arriver de cette manière. Pour écrire une nouvelle chanson, George Harrison eût donc l’idée d’ouvrir un livre et de prendre comme point de départ les premiers mots lus “au hasard”. Ceux-ci furent gently et weeps. Il compléta la suite à la guitare.

Quelques cinq décennies plus tard, au Pays du Matin Calme, Luna Lee prolonge la vibration. Artiste inspirée, tendre et fidèle. Je repasse les 4’51” de bonheur une énième fois, jusqu’au générique de fin, une longue liste de noms inconnus défilant verticalement. Ils ont probablement leur importance. Ils font partie de la chaîne -tout est lié- et la soliste les en remercie. Elle a la gratitude exhaustive. J’ouvre mes volets. Here comes the sun, discrètement, sur la diagonale de ses premiers rayons pâles. Brigitte Boréale va encore se coucher aux aurores. J’ai hâte de poursuivre la dérive de ses rêves, et leur tombola truquée. Le hasard est un travesti. Transgenre est la nécessité. Ça tombe bien. On est fait pour s’entendre.

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