L’ÂME DES LIEUX

LE  14  MAI  DE  LA  FERRONNERIE

De gauche à droite : Brigitte, Giovanna et Henri IV.

C’était un 14 mai et nous quittions, mon amie Giovanna et moi, notre fief du Banana Café, bar mythique et exotique des nuits parisiennes, qui anime la rue de la Ferronnerie et le quartier des Halles depuis près de quarante ans. Ce soir-là, il ne faisait pas froid mais le temps était à la pluie, avec quelques gouttes de nostalgie. Je le fis remarquer à mon amie qui me demanda pourquoi je pensais cela.  D’une Française à une Brésilienne, la traduction des impressions est parfois plus aisée par les silences que par les mots. Je lui devais tout de même une explication. « Esta nostalgia é difícil de explicar ». Généralement, la nostalgie se définit comme un sentiment de regret d’un temps ou d’un lieu autrefois agréables mais devenus lointains. Éloignement spatial ou temporel, peu importe, ce regret n’est pas un remords. C’est un mal du pays ou un bien du passé, comme un soupir intérieur, qui devient présent mais nous échappe en même temps. Saudade, spleen, blues, mélancolie ; un peu de tout cela avec un soupçon d’autre chose.

Mais cette nostalgie-là était encore différente… et j’étais bien embêtée pour la décrire, ne l’appréhendant moi-même que très confusément. D’origine lorraine, avec une enfance heureuse dans un petit village de Meurthe et Moselle, je vivais à Paris depuis trente ans mais pouvais facilement revoir ma famille et ma terre natale dès que l’envie m’en prenait. Giovanna, elle, venait de São Paulo. Ses proches étaient à plus de 9400 km et les 12 heures de vol pour rejoindre le pays de son enfance lui semblaient une éternité à chaque fois. Cela faisait une dizaine d’années qu’elle n’avait pas passé un Noël parmi les siens et sa nostalgie, au sortir d’une soirée latina en plein cœur de Paris, eut été plus légitime que la mienne. Alors, pourquoi nos quelques pas sur le pavé humide avaient-ils fait vibrer en moi une langueur monocorde ? En tirant sur le filin, nous fûmes transbordées quatre siècles plus tôt !

Le 14 mai 1610, le bon roi Henri IV quitta le Louvre pour se rendre à l’Arsenal, où résidait son grand ami et ministre Sully, alors souffrant. La distance n’était pas très grande mais les embouteillages rendaient le trajet pénible. À l’époque, déjà, on circulait très mal dans Paris. Le carrosse royal progressait difficilement. Il s’engagea dans l’étroite rue de la Ferronnerie. Les rideaux de cuir étaient relevés. Devant une auberge arborant l’enseigne “Au cœur percé d’une flèche”, l’attelage dut s’arrêter à cause d’un accrochage entre deux charrettes, l’une chargée de foin, l’autre de tonneaux. Une homme en profita pour sauter sur le marche-pied. Par la fenêtre ouverte, il assena trois violents coups de couteau au monarque. Ramené au Louvre précipitamment, celui-ci décéda quelques heures plus tard. François Ravaillac venait d’assassiner Henri IV à hauteur du 8-10 rue de la Ferronnerie, à l’endroit précis où les aiguilles de nos talons venaient de remonter le temps. De nos jours, l’événement est attesté par plusieurs plaques murales, que les badauds remarquent peu, mais c’est en foulant celle gravée au sol que le souffle du temps est venu caresser mes chevilles. Et la nostalgie a poignardé mes entrailles.

La chose avouée à Giovanna, nous fîmes trois pas en arrière. Les armoiries royales nous attendaient de pied ferme. Un ami nous les commenta : « À gauche, les trois fleurs de lys signifient Roi de France. À droite, chaînes d’or posées en orle, en croix et en sautoir, signifient Roi de Navarre ». La boucle était bouclée ? Pas tout à fait. Le 14 mai 1643, soit exactement 33 ans, jour pour jour, après le meurtre de son père Henri IV, Louis XIII fut emporté par une maladie intestinale que les traitements infligés par les médecins ne firent qu’aggraver. Allongé sur son lit de mort, il demanda à son fils d’à peine cinq ans comment celui-ci se nommait. « Louis XIV, mon papa » répondit alors le garçonnet. Souriant doucement, Louis XIII ajouta : « Pas encore, mon enfant, pas encore. Mais priez Dieu que ce soit bientôt »…

Giovanna, qui naquit Marie Antoinette dans une vie précédente, se délectait de ces révélations. Elle n’en perdit pas une miette. Sur notre gauche, nous délaissâmes la Fontaine des Innocents et la Place Joachim Du Bellay (autre grand nostalgique) pour rejoindre le boulevard de Sébastopol. Nous y hélâmes un fiacre motorisé. Le cocher était un rustre taciturne mais nous n’en avions que faire. Belles Ferronnières d’une nuit, nous étions à des années lunaires de son ennui. Vers Bastille, non loin du Pavillon de l’Arsenal, un maraud n’ayant plus toute sa tête s’approcha de la portière de Giovanna. Désirant sans doute prendre langue avec elle, il tapota le montant. Notre phaéton n’eût pas le temps de réagir. Son altesse Giovanna plongea la main dans son sac, en sortit deux petites madeleines et les jeta vers l’importun alors que notre véhicule redémarrait. Sidérée et interrogative, je la regardai avec stupéfaction. « Qu’y-a-t-il très chère ? me dit-elle… Ne vous l’avais-je déjà point confessé ? Dans une vie antérieure, j’étais une reine très, très méchante… qui balançait des brioches dans la gueule des pauvres ! »


 

4 thoughts on “L’ÂME DES LIEUX

  1. On reconnaît bien la finesse littéraire de Brigitte et son érudition historique, mais pas que : une courte ballade dans l’histoire et le temps lui permet de nous donner une démonstration éclatante de son sens de la synthèse. Bravo !

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