SŒUR DE LA CÔTE

UNE TIGRESSE PARMI LES REQUINS



Le film est intitulé “Tigress Shark” et on pourrait librement le traduire par “Une tigresse au milieu des requins”. Hannah Fraser y déploie ses talents uniques dans un étrange ballet à plusieurs mètres sous la surface de l’océan. Née en Angleterre mais ayant émigré très tôt en Australie, où elle a grandi et développé des capacités très particulières, elle a rapidement pris la défense d’un monde aquatique dans lequel elle évolue avec une aisance incroyable. Excellente apnéiste, élégante nageuse, étonnante danseuse, évanescente muse/mannequin, Hannah défile en immersion sur une scène qu’elle veut sauver de la disparition.

Depuis plusieurs années, avec la complicité du cinéaste et photographe Shawn Heinrichs, celle que son milieu professionnel appelle aussi Hannah Mermaid (la Sirène Hannah) se bat pour éviter un affreux naufrage écologique. Faune et flore marines sont maltraitées partout sur la planète. Certaines espèces animales, qui pâtissent d’une mauvaise réputation ou qui subissent des attaques injustifiables, sont particulièrement menacées. Notre danseuse étoile des mers prend leur défense chaque fois qu’elle le peut. Au moyen de productions photos et vidéos marquantes, elle tente de rallier un maximum de soutiens à leur cause. Elle renouvelle avec optimisme ces opérations en faveur des baleines, des dauphins, des raies mantas… et des requins ! Ces derniers entretiennent toujours une peur phobique chez le baigneur qui fait trempette en mer inconnue, redoutant, même dans les circonstances les plus improbables, l’apparition sournoise d’un vieil aileron à fleur d’onde.

Hannah Fraser a voulu casser le cliché avec un tournage choc parmi les requins tigres des Bahamas. En pleine mer des Caraïbes, sans protection et sans bouteille d’oxygène, elle est allée valser avec toute une bande de copains squales réputés infréquentables, dont certains, bien plus grands qu’elle, auraient pu n’en faire que quelques bouchées. Et que s’est-il passé ? Rien de dramatique. Le but de l’opération était de montrer, à condition de respecter certaines règles, que les requins n’étaient pas plus dangereux pour l’homme que d’autres poissons, aussi impressionnants soient-ils. Excepté la timide tentative d’un lascar un peu plus fourbe que les autres (on le voit essayer de chatouiller subrepticement du museau une des semelles de plomb de la danseuse alors que celle-ci a le dos tourné), la démonstration s’est avérée concluante.

De ces images capturées dans une eau limpide, mais tout de même infestée de silhouettes peu rassurantes, émerge une beauté surréaliste. Le corps fuselé et impeccablement maquillé, avec ses marbrures foncées et sa longue chevelure de jais, se déplace avec grâce, sans efforts apparents malgré les contraintes certaines. La première d’entre elles, l’évolution en apnée, semble si naturelle qu’on finit par l’oublier ! Le charme opère au delà de la performance sportive et artistique. Bien sûr, l’esthétisme de cette femme magnifique et de sa tenue presque mythologique y contribuent grandement, mais il y a autre chose. Bottes lacées, qui sont plutôt des guêtres lestées, longues manchettes de cuir et gants noirs, regard laser et sourire amphibie, attitudes fantasmagoriques et postures énigmatiques, courbes et cambrures hyper-féminines : tous ces éléments construisent une harmonie fascinante, mais ils constituent surtout une offrande érotisée face au danger qu’on ne peut oublier. C’est une amazone des mers qui est descendue danser avec ses janissaires mais sa garde rapprochée a des dents bien aiguisées.

Cliquer sur l’image ci-dessus pour démarrer la vidéo.

Autre paramètre auquel on ne pense pas forcément mais qu’il faut pouvoir maîtriser avec calme et sang froid : une visibilité plus que réduite dans un élément aquatique où, handicap supplémentaire pour un humain, les sons ne se propagent pas de la même façon. On ne peut donc pas compter sur les mêmes signaux d’alerte qu’à l’air libre. Elle a beau avoir la conviction qu’ils ne l’attaqueront pas, et la protection toute relative d’une équipe de tournage, Hannah Fraser se retrouve en apnée par plusieurs mètres de fond, cernée par des prédateurs qui surgissent de nulle part pour venir la frôler et la renifler de très près. Elle n’a pas de masque et ne les distingue donc pas nettement. Elle ne les voit surtout qu’au dernier moment. Aucune marge de manœuvre et un temps de réaction bien trop long en cas de coup dur.

Au final, ce sont sans doute tous ces paradoxes réunis qui nous harponnent notre curiosité et notre admiration avec ce clip. Ils le rendent captivant et addictif. Beauté et danger mélangés forment un cocktail efficace. Son impact est évident.  Une chorégraphie subaquatique inimaginable, avec une esthétique parfaite, une prouesse physique autant qu’une performance artistique, un message fort servi par un courage que certains qualifieront d’inconscience… « What you are about to watch is 100 % real », prévient le script blanc sur noir avant les premières images. « Ce que vous vous apprêtez à regarder est tout à fait réel… réalisé sans aucun trucage ». Après avoir visionné ces séquences fantastiques, personne ne met en doute cet avertissement. Pas sûr que la conclusion « End the war on sharks » (cessez la guerre contre les requins) remporte la même adhésion.

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