NUIT TRAVERSIÈRE

LA  AYUDA  DE  LA AMISTAD

D’abord, on ne sait pas quoi faire. On se sent tout cassé à l’intérieur. On respire, ou soupire. On pleure, on pense. Du moins, on essaye. On se dit que c’est forcément injuste, qu’on aurait pu, qu’on aurait du avoir encore un peu de temps. Que si l’on pouvait, on en donnerait bien du nôtre. Rien que pour se dire toutes les choses qui restaient à se dire. Même sans les mots. Juste avec les yeux. Juste avec le cœur. Et puis on cherche à se ressaisir, à reprendre le dessus. Du moins, on essaye.


Il y a quelques jours, mon ami Sico m’a envoyé une photographie de sa maman. En légende, cette phrase : « Notre Mère est partie rejoindre les étoiles, la lune et le soleil ». J’ai vu les témoignages de soutien et les condoléances s’accumuler sur son facebook. Je me suis retrouvée en décembre dernier, lorsque mon père a entrepris le même voyage, un peu avant Noël. J’avais envoyé un message similaire aux amis proches. Peut-être pour partager la douleur en partageant la nouvelle.

Plusieurs fois, j’ai tenté d’appeler mon ami. En vain. Son téléphone ne répondait pas, mais je me suis dit que s’il était comme moi, il l’avait sans doute coupé. Quand je suis triste, je préfère être seule. J’ai tout de même insisté et lorsque quelqu’un a enfin décroché, ce fut pour me dire que le numéro n’était plus valable. Le second numéro dont je disposais, basculant invariablement sur une messagerie espagnole, ne m’a pas laissé plus d’espoir. J’ai raccroché et j’ai regardé la pluie tomber sur Paris. Il ne faisait pas froid. J’ai laissé ma fenêtre ouverte et j’ai fermé les yeux.

J’ai rassemblé mes souvenirs avec Josefa, la mère de mon ami. Le diminutif Pepa a aussitôt resurgi, entre Lorraine et Andalousie. Je l’ai revue dans l’appartement de la côte des roses, à Thionville, qui sentait bon la cuisine à l’huile d’olive, comme dans les rues étroites de Séville ou de Cadix. Je l’ai revue sur une plage de La Línea de la Concepción, un soir où, au dessus d’un feu de bois cuisait une paella géante, riz en croix et gambas pêchées du jour. Je l’ai revue au bras de son mari, José, qui avait écrit un poème de Federico García Lorca dans le premier mensuel que nous avions créé en 1982.

À chaque fois que je l’ai revue, il y avait des sourires et de l’amour tout autour. De la vie et des amis aussi. J’ai réfléchi et j’ai décidé que ça ne changerait pas aujourd’hui. Femme forte et douce à la fois, elle a transmis cette petite flamme qui ne s’éteint pas, qui surveille et qui protège, entre ciel et mère. Sa philosophie, de celles que l’on apprend pas dans les livres, et qui verse un optimisme tranquille, me fait penser à un mélange sucré-salé d’embruns et d’étoiles. Elle se conjugue toujours au présent. Je le dirai à mon ami lorsque je le reverrai. Je sais que sa mère aime notre amitié.

Une musique vient à moi lentement. Elle arrive de loin, profonde mais légère. Ça commence comme un battement de cœur tropical. Les percus sont basses et remontent doucement aux tripes. Un groove grave et grège. Les premiers accords, tout en en résonance, prolongent une inspiration anglaise métissée hispanique. Les paroles ont un goût de sangria sur une plage de sable fin au clair de lune. J’écoute le morceau jusqu’à la fin. Je le repasse plusieurs fois en boucle. Jesus Enriquez et Miles Peña me confirment tout ce qui fait la force l’amitié et la chaîne des sentiments humains. Pepa termine la nuit avec nous. Dehors, la pluie a cessé. On voit les étoiles. Il y en a une qui brille très fort. Je referme la fenêtre.

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4 thoughts on “NUIT TRAVERSIÈRE

  1. On a toutes au fond du cœur une musique pour les êtres que l’on aime et que l’on a aimé. Chez nous les filles, on appelle cela de la sensibilité. Merci Brigitte pour cet éloge à la mère de ton ami ; j’espère qu’il aura l’occasion de le lire. Bisous les filles.

  2. Merci Brigitte, quel bel hommage à notre maman….
    Oh que oui, elle aimait votre amitié !!! Celle qui ne s’éteint jamais….
    Tu ne te rappelles certainement plus de moi, mais, je me souviens bien de cette année là ou vous aviez tous debarqué dans notre Andalousie, là où les gens s’aiment « pour de vrai », là, où l’amour et la joie de vivre inondent l’atmosphère….
    on me dit qu’il faut du temps…. je n’y crois pas….

    Merci encore
    Cathy

    1. Chère Cathy,
      Bien sûr que je me souviens de toi, que ce soit en Lorraine ou en Andalousie.
      Dans mes souvenirs, qui ont l’avantage de demeurer hors du temps, tu es restée cette adolescente au sourire à la fois espiègle et réservé, à la spontanéité belle et rebelle vis à vis du grand frère que tu n’hésitais pas à asticoter quand l’occasion se présentait, comme toutes les petites sœurs qui se respectent ! Et qui, mine de rien, se font respecter. À mon avis, tu aurais même pu en rajouter une petite louche de temps en temps…
      Ma famille est de tout cœur avec toi dans la période difficile que tu traverses mais dis-toi bien que, d’une façon ou d’une autre, ta maman est toujours à tes côtés. Et que la mort n’y peut rien. C’est notre revanche sur elle. Tu as raison, il faudra du temps pour adoucir les choses. Au début, on tente de supporter, et même de se venger comme on peut. J’ai mis du temps à accepter la mort, en 1988, du premier être cher, mon grand-père, pour lequel j’ai écrit un texte de la même inspiration que pour ta maman (édité dans la rubrique « Nouvelle » de mon blog). C’était une manière de me révolter, de riposter contre ce que l’on ne peut considérer que comme une injustice insupportable. Et puis, j’ai accepté son absence en prolongeant sa présence dans mes pensées, dans mes décisions, dans mes choix au cours de l’existence. J’ai continué à tracer un sillon avec les valeurs et l’amour qu’il m’a apporté, et dont je me nourris encore aujourd’hui. Le lien n’était pas rompu. Il ne le sera jamais. Je sais qu’il en sera de même pour toi.
      Bien affectueusement.

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